Impression légère d’ailleurs, qui ne pouvait contracter qu’une âme subtilement sensible comme celle de Nicole. Le langage était noble. Des magnifiques yeux bleu sombre d’Ogier irradiaient de hautains désirs. Parfois aussi les vertigineuses prunelles se voilaient de cette gravité singulière, plus poignante que la caresse ou la langueur, et qui faisait frissonner, comme des cordes gémissantes, les fibres de l’amoureuse. Pourtant une très fine amertume, une vapeur de tristesse, montait en elle, tandis que lui parlait, — si proche, si délicieusement son maître déjà, — celui qui la voulait avec une contagieuse ardeur. Dans un trouble d’une douceur telle que jamais elle n’eût imaginé rien de plus irrésistible, une espèce de lucidité mélancolique lui montrait le Passé adorable, meurtri et rabaissé par le brûlant Aujourd’hui. Que faisaient-ils tous deux ?… Ne détruisaient-ils pas quelque chose de merveilleux, de sacré ?… Une pointe aiguë de regret la perçait dans son délire même. Ah ! c’était sa faute, pensait-elle. Trop longtemps elle avait attendu l’amour. N’est-ce pas en elle-même qu’elle l’avait glacé par trop de résistance et de raisonnements ?… Idée horrible !… Serait-elle maintenant impuissante à le goûter ?…
Sous ce dernier souffle d’angoisse tombèrent ses hésitations suprêmes…
— « Ne parlez plus… n’ajoutez rien… » dit-elle soudain à Georget, dans une supplication défaillante. Et, d’un mouvement involontaire, elle se rapprocha de lui, avec un frémissement de tout son être. Sans qu’elle pût s’en rendre compte, tant elle obéit à une souveraine impulsion, c’était le rêve éperdu de son amour qui fuyait vers un asile de vertige la refroidissante influence de l’analyse et des discours. L’asile s’ouvrit… entre les bras, contre la poitrine de l’homme adoré. Pendant quelques secondes, elle y resta blottie… Mais une émotion tellement profonde tremblait dans sa prière et dans son élan, il y avait sur ses joues pâles, en son incertain sourire, tant de tendresse irrésistible et désespérée, que Georget se sentit étreint par quelque chose de presque solennel. Nulle pensée hardie ne glissa de son regard sur ce visage où les paupières mi-closes mettaient une ombre d’énigme. Vaguement il eut l’intuition que toute sa fougue d’amoureux, que toute sa ferveur de poète, et que même le flot impétueux de sentiments qui lui gonflait le cœur, ne valaient pas ce qu’exprimait le muet abattement de la créature charmante réfugiée contre son épaule. Il se contenta de l’y retenir, d’un enveloppement immobile. Elle lui était sacrée. Quelle fierté d’éprouver ce respect et d’en donner la preuve, alors qu’un autre, moins chevaleresque, aurait gâté cette communion divine par sa maladroite impatience.
Ainsi, tout sincèrement épris qu’il fût, le fin metteur en scène se regardait sentir et agir. Quant à Nicole, entre ses cils abaissés, elle voyait une chose : des feuilles tombaient, détachées par un souffle de mystère. Et leur légère chute alanguissait davantage son âme triste et enivrée. Il eût été doux de se laisser glisser comme elles dans le néant, à cet instant même. Comment s’arracher, autrement que par la mort, au terrible bonheur qu’elle goûtait à aimer, à se savoir aimée ?… Ah ! maintenant, quelle puissance, quel remords ou quelle crainte, la défendraient contre ces bras, qui l’enserraient pourtant d’une étreinte si soumise ?… Un mot d’elle, un ordre, une prière, et ils s’ouvriraient… Non… non !… Elle ne pouvait pas… Ah ! qu’ils la gardent encore !… qu’ils la gardent toujours !… Combien son amour était ombrageux et fort, pour avoir tout à l’heure, frissonné si farouchement à la première discordance entre ses sentiments et ceux qu’elle devinait chez Ogier !… Elle ne voulait plus éprouver cela. Son doute était absurde, indigne d’elle et de lui. A quoi bon craindre, lutter encore ?… N’était-il pas ici, seul avec elle, seul dans ce bois exquis d’automne comme dans l’univers immense, celui dont le cœur répondait à son cœur ?… Oui, seul avec elle dans l’univers. Qu’était-ce, en dehors d’eux, que le tourbillon des êtres et des choses ? Quelle pensée l’inquiétait au prix de la pensée veillant sous ce cher front ?… Quelle lumière l’éclairait comme ce profond regard bleu ? Savait-elle seulement à quoi ressemblait le bonheur avant d’avoir appuyé son épaule, comme en ce moment, sur cette poitrine aux palpitations si douces, qui la berçait dans une extase inconnue ?…
— « Nicole… ma chérie…
— Georget…
— A quoi réfléchissez-vous ?… »
Elle leva les yeux avec une tendresse infinie. Mais elle n’eut pas de réponse. Puis elle s’écarta de lui, et, lentement, sourit, avec une expression qu’il ne lui connaissait pas, fatale, ambiguë, insidieuse et enivrée…
Lui, s’affolant, voulut aspirer sur ses lèvres la saveur de ce sourire. Mais déjà, Mme Hardibert s’était redressée, reprise.
— « Allons-nous-en, Georget. Nous sommes à notre amour, mais notre amour n’est pas encore à nous.