— « Toujours…

— Méchante chérie !… Quand commencera-t-il, ce « toujours »-là. N’oubliez pas que je l’attends, que je mourrai, à toutes les minutes, d’impatience et d’espoir… »

Ils durent se séparer, avec, maintenant, sur leurs lèvres, un instant muettes, tout un flot de protestations et de questions enfiévrées, qu’ils ne pouvaient plus se dire. On les regardait. Un passant avait ralenti le pas pour les observer. Tous deux de taille haute, mais de proportions si élégantes, avec leurs deux visages éclatants de beauté, d’amour, ils attiraient trop l’attention. Et lui était connu. Ils ne purent s’attarder ensemble plus longtemps.

Alors ce fut, dans leurs deux cœurs, la secousse déchirante, la chute froide dans l’isolement, et pour leurs yeux, tout à l’heure fondus ensemble, la désolation de ne plus se voir…

Nicole s’en alla vers la station de Passy, sans oser retourner la tête.

VI

Pendant les jours qui suivirent, Nicole Hardibert fut véritablement la proie de l’amour, le cœur assailli de flèches brûlantes que représente la mythologie grecque, — cette religion de la nature humaine, où règne souverainement le plus fatal et le plus fort des sentiments humains.

Une seule image la hantait, un seul souvenir, une seule sensation, un seul désir… Leur enlacement sur le banc solitaire, dans la fauve profondeur des bois, sous la pluie légère des feuilles mortes. Oh !… être là encore !… S’y retrouver bientôt !… Comme elle avait été lâche, hésitante et froide !… Pouvait-il se douter combien elle l’aimait ?… En se rappelant ses bras autour d’elle, la tiédeur un peu rude du drap de son pardessus tandis qu’elle y appuyait la joue, une souffrance délicieuse lui traversait la chair, une aspiration avide, une sorte de soif de toutes les fibres. Oh ! goûter cela encore !… Il existe donc, entre les êtres, des puissances d’attraction pareilles ?… Elle en demeurait confondue. Car, dans l’ensorcellement de l’évocation, elle perdait la faculté de prévoir, de réfléchir. Pourtant elle devait prendre un parti, savoir où elle allait, se placer en un suprême face à face avec elle-même. Elle s’y efforçait, en des rêveries interminables. Et quand elle en sortait, tout étourdie et chancelante, ayant peine à reprendre pied dans le réel, Nicole s’apercevait que les heures s’étaient passées à revivre une éternelle minute, dans le silence incompréhensible de sa conscience.

Mais aussi, quelle complicité dans les circonstances et les choses !… Octobre, avec l’aiguillon de ses parfums sauvages, attristait magnifiquement le parc de la Martaude. A travers les feuillages éclaircis, des lointains vaporeux apparaissaient tout alentour, de cette hauteur. Et c’était comme un élargissement mystérieux, des perspectives ouvertes, qui reculaient jusqu’aux confins du rêve la palpitation de la vie. Plus de limites, plus de barrière. Le regard et l’âme s’enfonçaient d’un élan démesuré vers l’inconnu, tandis que des souffles âpres s’engouffraient entre les lèvres haletantes. Vivre !… vivre !… C’était la suggestion aiguë qui volait dans la brise fraîche avec les aromes excitants et amers. Les marronniers d’or flambaient, sur les pelouses d’un vert mouillé. Jamais les jardiniers n’avaient fini de balayer sur le gravier rosâtre la rouille des hêtres et des chênes. Sans cesse, on entendait le grincement de leurs brouettes. Dans les parterres, autour de la maison, par milliers, fleurissaient les chrysanthèmes. Jaunes ou roux, pâles ou de pourpre sombre, ils avaient les nuances des feuilles mourantes, comme ils en avaient dans leurs pétales crispés, les recroquevillements convulsifs, et, dans leur âcre odeur, les effluves exaspérés. L’âme végétale s’affirmait plus violente au moment de s’endormir, exhalait de toutes parts, dans la même tonalité farouche, une clameur monotone, un long cri sans fin de passion.

Toutefois, au bord de l’allée descendant vers le pays, le groupe des catalpas restait vert. Leurs larges feuilles, si tardives au printemps, persistaient les dernières à l’automne. Nicole venait s’asseoir sur le banc voisin, et regardait ces beaux arbres. Jamais ils n’avaient cessé de lui rappeler le soir d’amour, de sacrifice et de douleur. Maintenant, avec la fierté de leur feuillage intact dans le désastre des futaies, elle leur trouvait des airs de triomphe et de revanche, qui la faisaient sourire. Et, dans ce furtif sourire, glissait le peu que son âme contenait de perversité.