Sa solitude était complète. Hardibert passait les journées entières à l’usine, et les soirées, quelquefois les nuits, dans son cabinet de travail. A peine était-il exact aux heures des repas, qu’il abrégeait le plus possible. La fièvre d’une découverte scientifique, dont il espérait beaucoup pour son industrie, le tenait jusqu’aux moelles. Moins que jamais, en ce moment, lui importaient les crises de sensibilité que pouvait traverser Nicole, et pas davantage, à coup sûr, ce qui se passait à Paris, dans un petit appartement de couturière, coquet à souhait, grâce à sa générosité, et où peut-être une jolie ouvrière aux fins yeux retroussés se lassait de l’attendre. Cette amusette ne pouvait que remplir les intervalles de court désœuvrement entre les grandes poussées intellectuelles qui l’absorbaient tout entier dans le seul fonctionnement de son cerveau. Cet homme appartenait à la science comme d’autres appartiennent à l’amour, à la cupidité, à l’ambition. Il devenait, durant des périodes plus ou moins longues, aveugle et sourd à tout ce qui n’était pas sa passion. Pour l’instant, il croyait tenir la solution d’un problème tel que s’il en venait à bout, non seulement il relèverait la Martaude, mais il en ferait un établissement unique au monde.
Dans cet état d’âme, Raoul Hardibert montrait à sa femme une humeur plus âpre, plus agressive que jamais. Car la seule vue de Nicole lui rappelait les prétentions insupportables de créatures inférieures, qui, pour vous garder fidèlement une somme de satisfactions médiocres, exigent qu’on s’occupe d’elles sans cesse. Hé quoi !… pour s’assurer la propriété exclusive de ce que ces gentilles poupées appellent « leurs faveurs », il fallait sacrifier à des soins puérils, humiliants, et d’ailleurs codifiés par les plus déconcertants caprices, un temps et des facultés que réclamaient le raisonnement, la logique et le progrès ?… Rien n’avait de prestige sur elles, assez pour les fixer : pas même le mariage. La loi intelligente du mâle aurait dû s’en tenir aux clefs, aux verrous et aux grilles du harem. Fallait-il, parce qu’on avait autre chose en tête que l’art de débiter des fadeurs, renoncer à posséder avec quelque sécurité une épouse, ou même une maîtresse ?… Le malheur voulait que toute la philosophie de Raoul ne l’en consolât pas, quand il y pensait. Et il n’y pensait guère qu’en présence de Nicole. Celle-ci ne prenait donc conscience de cette sensibilité bizarre que par le dédain, l’ironie ou l’acidité de propos, toujours les mêmes, moins froissants, mais plus énervants, par la répétition.
Elle avait, dans le pays, peu de relations de son monde. Aucune intimité féminine n’avait compensé pour elle l’absence de Berthe Raybois. Elle essaya d’aller visiter, comme elle le faisait si souvent, les familles ouvrières. Mais, plus que jamais, à travers la vibrance du sentiment qui l’emplissait toute, sa finesse d’impression devinait l’antagonisme obscur, l’impossibilité d’une sympathie réelle entre la « dame » qu’elle était et ces êtres qu’elle essayait de traiter en amis, en égaux. Depuis la crise où faillit sombrer l’usine, Mme Hardibert avait dû restreindre le bienfait matériel. Et quant au bienfait moral, où donc sa pauvre âme vacillante en eût-elle trouvé la ressource ?… Victime, comme ces humbles, de l’universelle incertitude, elle n’osait leur avouer par quel lien de convoitise et de révolte elle devenait vraiment leur sœur. Eux, désillusionnés d’une espérance éternelle, demandaient brutalement à la Société le droit de manger à leur faim, de boire à leur soif, de s’amuser à leur guise, en un mot de vivre pleinement la vie du corps, puisqu’ils ne croyaient plus à celle de l’âme. Elle, dans la même déroute des croyances immortelles, demandait à la Nature, à cette Nature enflammée et défaillante de l’automne, toute chuchotante de mystères, toute décomposée en véhéments parfums, son droit d’aimer jusqu’à la plénitude de ses sens et de son cœur, puisque leur fougue effrayante et délicieuse est peut-être le seul frisson de l’au-delà dont puisse tressaillir la périssable argile humaine.
Qu’est-ce que Nicole Hardibert, plus tremblante qu’une brebis oubliée par le troupeau en marche au bord d’un précipice, aurait dit à l’indépendance audacieuse de ces moutons sans berger ?… « Où donc est la vérité ?… » pensait-elle. Car, pour flottantes et indécises que fussent, dans sa faible pensée, des questions si formidables, elle ne négligeait pas de se les poser.
D’ailleurs, quelle énigme de conscience, même chétive et toute personnelle, ne se fût élargie dans un tel cadre. Quand tombaient les rapides crépuscules, et que les fumées noires de l’usine, les fumées bleuâtres du village, montaient à la rencontre des vastes brumes surgies des horizons lointains ; quand des ciels tragiques, semblables à des champs de violettes traversés par des ruisseaux de sang, se découvraient à l’issue d’une allée déjà ténébreuse ; quand des souffles crépitaient parmi les feuillages secs, avec un son déchirant qui lui étreignait le cœur, il ne lui était plus possible de méditer égoïstement sur sa seule angoisse d’amour. L’universelle inquiétude de toutes les tentations suaves s’engouffrait dans son âme pensive. Et lorsque Nicole se demandait : « Où vais-je ?… Que faire ?… » elle entendait sa question tomber dans un abîme plus profond que sa destinée. Des échos d’éternité s’éveillaient. Mais si distants, si voilés, qu’elle n’en distinguait pas le sens.
Quelques jours passèrent, qui lui semblèrent sans fin. Elle ne reçut rien de Georget. Mais il ne pouvait lui écrire à la Martaude. L’initiative devait venir d’elle. C’était chose convenue qu’elle lui enverrait un mot la première, pour lui indiquer un moyen de correspondre. Car chaque subterfuge lui semblait vilain et dangereux. Elle les avait repoussés tous, promettant d’y réfléchir. Et son hésitation durait encore.
Ce qu’elle attendait, avec une appréhension qui l’empêchait de préciser son attente, c’était la rupture officielle des fiançailles de Sérénis avec Toquette. Ce petit événement serait notoire, et quelque bruit lui en reviendrait avant même que les intéressés l’en informassent. Les journaux n’avaient pas encore annoncé le mariage du jeune auteur, et Mlle Mériel n’appartenait pas au monde parisien. Mais, si ce n’était par la voix publique, la nouvelle en arriverait à la Martaude par des relations communes, par Berthe Raybois, tout au moins.
« Georget ira d’abord la trouver, » pensait Nicole, supposant à l’homme qu’elle aimait des subtilités de délicatesse qui l’empêcheraient de lui apprendre un fait dont elle devait être sûre, et dont il ne voudrait pas aviser directement Hardibert.
Quant à Toquette, savait-on quelle attitude prendrait la fantasque fille ? Son orgueil sauf, — car Ogier lui laisserait l’initiative apparente de la brouille, aurait-elle une autre idée que d’arrêter son passage sur le premier paquebot à destination de New York ?… Trop franche pour jouer sérieusement le rôle d’inconstance dédaigneuse qu’il offrirait de lui prêter, trop fière pour trahir du dépit, et encore moins du regret, elle ne parlerait guère, et se garderait bien d’écrire. La correspondance n’était pas son fort. Sa marraine, à qui, pendant des années, elle n’avait pas donné signe de vie, et qu’elle s’était rappelée seulement dans l’intérêt de son espoir romanesque, lui redeviendrait indifférente aussitôt cet espoir brisé. Si, décemment, elle avait pu épouser Sérénis sans renouer avec les Hardibert, l’ingrate aurait-elle retrouvé le chemin de cette Martaude, où son enfance d’orpheline dénuée avait pourtant reçu asile et s’était blottie en une si chaude affection ?…
« Ah ! je n’ai pas de scrupules à son égard. Celle-là ne souffrira jamais par le cœur !… »