Ainsi songeait Nicole, tandis que la férocité furtive de la jalousie l’aidait aussi, de ce côté, à supprimer tout remords.
Un après-midi, comme elle venait de sortir après déjeuner, la pluie la chassa du parc. C’en était fait des promenades sans but et des rêveries sans conclusion, où elle écoutait à la fois la rumeur de son cœur troublé et le gémissement si doux des feuilles sèches remuées par la traîne de sa robe. L’humidité glaciale où s’effondre la beauté de l’automne jetait son suaire gris sur les choses. Elle en sentit le froid s’insinuer jusqu’à son âme. Alors ce fut la révolte décisive de sa vie, à elle, de sa jeune vie frémissante et avide de bonheur. Elle n’écouterait pas les suggestions de l’eau désastreuse et monotone, ni le renoncement du grand parc blême, elle secouerait l’engourdissement de cette odeur mortelle et triste qui se répandait dans la maison sans intimité, sans joie, sous la désolation ruisselante du dehors, derrière les vitres dépolies de brume. Elle était aimée, elle aimait !… Un délire la prit. Sans ce temps effroyable, elle aurait couru là-bas, le retrouver, lui… Comment avait-elle pu attendre ?… A l’instant même, elle allait écrire à Georget.
Nicole monta au premier étage, dans un boudoir attenant à sa chambre, où elle se tenait le plus volontiers. Son petit bureau de noyer incrusté d’étain l’attendait. Ses bibelots préférés étaient tous à leur place. Son âme ordonnée et claire aimait autour d’elle l’ordre et la clarté. Comme elle eût souhaité que sa violente tendresse ne fût qu’une note plus haute, plus merveilleusement sonore dans son harmonie intérieure !…
Mais elle était à la minute où ce contraste même lui devenait insensible. Une impulsion souveraine l’entraînait. Avant de jeter sur le papier toute la folie de son cœur, elle s’arrêta pourtant, puis se détourna, pénétra dans sa chambre à coucher, se plaça devant une glace.
Elle se vit belle… Plus belle qu’elle n’avait jamais été… Le visage spiritualisé par une flamme mystérieuse, par ce feu cher et secret qui, depuis la rencontre d’Anvers, ne s’était jamais éteint. Elle s’étonna de la profondeur de ses yeux. Elle les interrogea avec une espèce d’effroi mêlé de compassion. En même temps, elle se réjouissait de voir leur splendeur si fraîche sous l’arc frémissant et velouté des cils.
Et tout à coup, elle se rappela qu’elle s’était regardée ainsi, avec la même fierté anxieuse, dans un miroir d’hôtel, le jour du départ pour Bruges. Elle pensa : « Nous autres femmes, nous ne goûtons notre beauté que par l’amour. Mais d’ailleurs, tout est dans l’amour… Rien n’a de prix en dehors lui. »
Elle crut entendre qu’on frappait à la porte extérieure de son boudoir. Elle retourna dans cette pièce, l’oreille aux écoutes. Un second coup.
— « Entrez ! »
La femme de chambre surgit, avec un peu d’effarement.
— « Madame !… Mademoiselle Mériel ! »