— « Ah ! marraine… Quand je pense à ma folie d’enfant, dans ce voyage de Bruges !… J’aurais tout donné pour être grande et pour vous ressembler… Il vous admirait tant !… C’était tellement visible, même pour des yeux de fillette, comme les miens ! Croyez-moi… Toute petite sotte que j’étais, j’ai deviné quelque chose que vous ne voyiez pas, ou que peut-être vous ne vouliez pas voir… Rien ne m’ôtera de l’idée qu’à cette époque-là Ogier était amoureux de vous… »
Et sur un mouvement de Mme Hardibert.
— « Oh ! ne vous fâchez pas, marraine… Vous, si haute dans la vie, et qui aviez votre part… »
Elle s’interrompit.
— « Tais-toi !… » ordonnait Nicole, et du geste, du regard, plus impérieusement que de la voix.
Il y eut un silence. L’après-midi si bref de ce jour sombre et noyé glissait déjà aux lividités du crépuscule. Toquette, assise en face de sa marraine depuis le mot vif qui les avait désenlacées, cessa de tendre son jeune buste avec anxiété vers la déconcertante conseillère. Est-ce que, vraiment, elle avait perdu l’affection de celle qui fut si bonne pour son enfance ? Pourtant elle ne méritait pas cela. Maintenant moins que jamais, puisque tout était expliqué. Comment un cœur de femme, aussi tendrement subtil que celui-ci, ne comprenait-il pas, à présent, l’ombrageuse réserve où s’enfermait au loin l’adolescente, qui craignait de ne pas vivre sa vie si elle n’arrivait à oublier ?… Jalousie, terreur, pudeur… tout cela fut instinctif sans doute, mais d’une si violente sincérité !… « Ah ! elle ne m’aime pas… Et Ogier, non plus, ne m’aime pas… Qui donc m’aimera ?… » pensa désespérément Toquette. Toute la frénésie des chagrins de la jeunesse, moins amers, mais plus emportés qu’en la suite de la vie, la dévasta avec une fureur d’ouragan. Ses sanglots éclatèrent, non plus contenus et assourdis comme tout à l’heure, mais déchaînés, suffocants, lugubres… toute la pitoyable explosion d’un pauvre cœur qui se brise.
— « Ah ! je veux mourir !… Je veux mourir…
— Non, ma petite Toquette… Non… Tu ne mourras pas. Assez… assez !… Ne pleure pas ainsi… Mignonne, écoute… Tu m’as appelée à ton secours… Tu as bien fait… Me voilà. Je t’aiderai… Le miracle est aisé, je t’assure… L’époux de ta jeunesse sera à toi… »
Toquette sent autour d’elle des bras qui l’enveloppent et qui tremblent. Une voix, qui vient d’une insondable profondeur d’âme, chuchote à son oreille l’espoir avec un accent de solennité. Quelque chose a changé… Quoi donc ?… La jeune fille ne comprend pas. Mais c’est comme une résurrection délicieuse… On la caresse, on la console, on lui restitue les perspectives enchantées. Elle se presse contre le tendre cœur qui lui est merveilleusement rouvert. Elle goûte la douceur et la chaleur du refuge. Elle y reste, apaisée déjà, balbutiante et souriante de joie, tandis que sa jeune poitrine halète encore parmi les dernières convulsions de sa souffrance qui s’éteint.
....... .......... ...