Un moment plus tard, Victorine Mériel, dans le coupé bien clos qu’assaille la pluie persistante, et accompagnée d’une femme de chambre, retournait prendre le train pour Paris.

— « Pars, » lui avait dit sa marraine, avec une espèce de hâte singulière, — comme si sa présence lui causait, non plus l’énervement raidi du début, mais une insoutenable oppression. « Pars sans inquiétude. Il me semble savoir ce qui trouble ton fiancé… Un scrupule de délicatesse… Je le dissiperai. Je puis presque t’en répondre. Surtout maintenant… J’ai vu combien tu l’aimes… Je crois… je suis sûre que vous serez heureux l’un par l’autre. Va… rentre… et sois tranquille. Tu peux avoir confiance en moi. »

Énigmatique adieu, terminant une énigmatique entrevue. Toquette en emportait un malaise. Mais pas un instant elle ne douta, ni de la sagesse, ni de l’influence, ni de la résolution, de Mme Hardibert. Son mariage, de nouveau, lui apparut certain. C’était le bonheur revenu, radieux et complet comme on l’imagine à cet âge. Et pourtant un peu de mélancolie restait à la jeune fille, à cause du mystère qu’elle avait effleuré.

VII

Nicole Hardibert à Ogier Sérénis.

« Georget, mon cher Georget,

« Aujourd’hui encore je vous appelle de ce nom… Aujourd’hui encore… Et puis… jamais plus !… Oui, vous lisez bien… C’est un adieu que je vous envoie.

« J’espère, je crois, que vous l’accepterez sans révolte, avec le sentiment qu’il est, cette fois, irrévocable. Vous y verrez l’arrêt même de notre destin, non plus une incertaine alternative de nos vouloirs.

« Interrogez-vous sincèrement, Georget. Sans doute vous trouverez en vous-même l’intuition de ce qui me fut révélé il y a quelques heures, de ce que vous n’avez pu manquer d’entrevoir depuis nos résolutions insensées. Si vous vous défendez contre le regret d’avoir pris de telles résolutions, si vous craignez de l’éprouver plus tard, sachez que ce n’est pas moi, hélas ! qui pourrais vous en préserver. J’en aurais trop grand’peur… Je vous le suggérerais rien qu’à trembler toujours de le lire dans vos yeux.

« Ah ! Georget… L’amour m’est apparu… Et il n’est pas entre nous. Il est dans le jeune cœur intact, innocemment passionné, de celle qui sera votre femme.

« Moi, je me suis trompée… Je ne vous aime pas comme cette enfant, puisque je ne sais pas dire, comme elle : « Je suis sûre de le rendre heureux ! » Et puisque j’ai rencontré en moi-même quelque chose de plus irrésistible que mon amour. Cette puissance à laquelle je cède, n’est pas le devoir… — Hélas ! je l’oubliais. — Ce n’est pas la crainte de l’au delà… Mon salut — (ce blasphème me soit pardonné !) — me semblait moins précieux que le paradis de notre chimère. C’est un sentiment contre lequel s’anéantissent tous les assauts désespérés de mon désir. Appelons-le la pitié… à défaut d’un nom plus auguste. Une invincible pitié pour Elle… qui vous a aimé aussi longtemps que moi, mieux que moi — oui, mieux que moi ! — et dont la jeune vie ne doit pas aboutir au gouffre de notre crime. Et aussi une tendre pitié pour Vous, que je priverais, par mon égoïsme, d’un bonheur éblouissant. Croyez-moi… Je l’ai bien vu… J’en ai les yeux pleins de lumière. Ouvrez les vôtres, et vous me remercierez quand vous reconnaîtrez ce que j’ai découvert.

« Georget, je suis créée pour les défaites, et non pour les victoires, de l’amour. La Destinée m’en avertit de nouveau. Je m’incline. Ne me demandez pas si j’en souffre. Ne me plaignez pas. Ne me condamnez pas… Mais seulement, je vous en supplie, soyez heureux ! Vous me le devez. Ce ne serait vraiment pas juste que j’aie tout manqué dans ma vie.

« Nicole. »

VIII

Le soir même de la conversation décisive avec sa filleule, Mme Hardibert adressait à Raoul une requête. Certes, la signification en pouvait paraître d’une clarté audacieuse, à un mari prévenu comme celui-ci, et d’un caractère à interpréter plutôt brutalement les subtilités féminines. Mais l’âme découragée, meurtrie, qui courait ainsi la chance d’être à la fois trop bien et trop mal comprise, était dans un de ces moments où une douleur immense anesthésie contre toutes les autres. Que lui importait ?… Puis, après tout, l’être abrupt, mais sans réelle méchanceté, à qui elle avait affaire, serait, par la bizarrerie même de sa nature, plus apte qu’un autre peut-être à saisir ce qu’il y avait d’élevé, d’héroïque, dans sa franchise. Ou, du moins, — car elle ne s’en faisait pas accroire, — il se rendrait compte des impérieuses nécessités morales devant lesquelles il fallait bien se courber, sous peine de scandale et de désastre.

— « Mon ami, » lui dit Nicole, « j’ai absolument besoin d’isolement physique et moral pendant quelques semaines. Me permettrais-tu un séjour au dehors, dans un asile dont l’austérité serait hors de soupçon ? Et le secours fraternel que j’attends de toi, irait-il jusqu’à entrer dans mes vues, au point de cacher à tout le monde… — tu entends bien, à tout le monde, — l’adresse de ma retraite ?… Tu dirais, par exemple, qu’on m’a ordonné une cure dans le Midi…

— Et tu irais dans le Nord ? » demanda-t-il, avec, aux lèvres, le pli de son habituelle ironie.