En elle-même, elle ajouta : « Pourquoi ne l’as-tu pas toujours été ?… » Mais elle retint cette périlleuse parole, qui, sans doute, eût rompu le charme, en ouvrant la voie aux récriminations.
D’ailleurs, d’une façon obscure, elle se rendait compte. L’amour, qu’ils ne sentaient pas de même, avait été jadis entre eux l’élément de séparation. Oui, l’amour… ce lien le plus étroit qui puisse rapprocher deux êtres, et en même temps cette terrible pierre de touche où apparaît la divergence profonde des natures. Communion indicible, ou duel atroce, — d’autant plus atroce qu’on n’y veut pas croire et qu’on le poursuit parmi les caresses, — il n’y a pas de milieu. Être incompris, être incomprise… « Mot ridicule, chose amère, » comme l’avait si bien dit Nicole. Et comme elle l’avait encore dit : « Tout est là. »
Aujourd’hui, elle aimait un autre homme que son mari, et lui, probablement, aimait une autre femme. Et c’était pourtant l’heure où l’indulgence, la tolérance, une véritable affection peut-être, allait se glisser entre eux, l’heure où, du moins, ils cesseraient de se blesser mutuellement.
Extrémité tragique ! Énigme à jamais troublante, et qui ne comporte que deux solutions : ou l’indissolubilité du mariage chrétien, qui rive d’une chaîne sacrée, indestructible, l’alliance humainement si hasardeuse, et qui sacrifie l’individu à l’institution, ou l’union libre, — car le divorce n’en est qu’une étape, le divorce y mène logiquement, fatalement, à cette union libre, qui proclame l’émancipation des cœurs.
Cœurs incertains, cœurs douloureux et violents, cœurs qui cheminent et qui changent, quelle base offrent-ils à ce qui doit être, sinon éternel, au moins durable, pour que l’ordre social y trouve sa force ?… Mais peut-être prennent-ils leur droit de tant demander dans leur faculté de tant souffrir !…
Il y en eut un qui, cette nuit-là, toucha l’horreur du néant, lorsque Nicole, dans les larmes et la solitude, se dit :
« J’ai trente ans, et je ne connaîtrai plus l’ivresse, ni même l’illusion, de l’amour. »
IX
La première neige est tombée. Bruges étincelle sous un léger soleil rose. Son Beffroi sombre, sa barbare Cathédrale, le clocher aigu de Notre-Dame, s’érigent, effrayants d’ombre et de siècles, sur le velours éclatant dont l’hiver a tendu ses rues. Tout est blanc, sauf les profils abrupts des tours millénaires et l’obscur miroir des canaux. L’eau semble y dormir plus mystérieuse, dans sa torpeur luisante et noire, entre ses bords frangés d’une blancheur touffue. Une dentelle plus fine que le point fameux des filles de Bruges, brode les pignons effilés des maisons, les arcatures gothiques des églises, les clochetons en poivrière du Franc. Le silence de la cité rêveuse devient presque tangible sous ce linceul qui l’assourdit encore. Et il se divinise sans se troubler quand les carillons jettent sur lui leurs bouquets argentins, floraison de filigrane et de cristal, qui descend en blancheurs sonores sur une blancheur sans écho.
Dans le Béguinage, les maisonnettes s’alignent, embéguinées elles-mêmes aujourd’hui sous les plis accumulés d’incomparables mousselines. Leurs façades semblent plus grises, mais, aux étroites portes, d’un vernis net et foncé, que jamais ne ternit la poussière, les poignées de cuivre lancent leur étincelle d’or sous la pâle caresse du soleil. L’herbe de la pelouse disparaît sous la couche immaculée, et se confondrait avec le chemin tournant, si les soigneuses béguines n’avaient balayé, jusqu’au pont du Minnewater et jusqu’au seuil de l’église, un sentier dont le gravier jaune serpente comme entre un double remous d’écume.