Tel était, au point de vue sentimental, ce Raoul Hardibert, amoureux notoirement inférieur, mari loyal, directeur énergique, maître redoutable et généreux, homme de chatouilleux honneur, de fierté âcre, de caractère détestable, ingénieur de premier ordre.
Nicole Dervangeaux, à dix-huit ans, l’épousa, éblouie. Par son père, depuis que Raoul était entré à l’usine, l’admiration s’instillait en elle. Engoué de ce génial collaborateur, le vieux chef de la Martaude, volontairement ou non, suggestionna sa fille. Le physique, si séduisant de gravité pour cette jeune isolée aux songeries altières, ne faisait que gagner par la quarantaine approchante. Nicole avait au cœur cet instinct, fait tout ensemble d’humilité et d’orgueil, qui porte certaines adolescentes, toutes sérieuses de passion ignorée, vers les hommes de seconde jeunesse ou même mûrs. Elles souhaitent leur domination, pour s’anéantir délicieusement sous leur volonté forte, et elles sont flattées de les émouvoir. Quant à Raoul, jamais il n’avait éprouvé la sensation de son prestige autant que sur cette enfant. Et c’était là, outre l’attirance d’une créature fraîche, désirable et charmante, sa plus vive, et presque son exclusive notion de l’ivresse sentimentale.
Ce fut donc un mariage d’amour, dont l’amour était absent : chez l’épouse, par ignorance virginale, chez l’époux, par une ignorance toute différente, mais plus absolue, puisqu’il y manquait la vocation, l’intuition, le vœu secret de l’être vers une harmonie merveilleuse.
Aujourd’hui, après six ans d’irréprochable union, rien n’était changé. Raoul et Nicole s’aimaient, dans les mêmes rapports de protection et d’admiration, de prestige et d’aveuglement, sans que l’une se fût éveillée, ni que l’autre se fût converti à ce qui fait d’un couple humain l’unique chose d’extase, envolée et planante, que symbolise la vision passionnée d’Alighieri : « Ces deux qui vont ensemble et paraissent au vent si légers… »
Ni l’un ni l’autre ne s’en doutaient, d’ailleurs. Il se peut que Nicole eût souffert du caractère de Raoul, mais ces contrariétés d’existence n’intéressaient pas, — elle l’eût juré, — le fond de ce qu’elle croyait son bonheur.
Ce matin, au bord de l’Escaut, dans ce midi d’argent et d’or, où pleuvait un peu d’azur pâli de lumière, pourquoi donc le sourire pincé d’amertume aux lèvres d’Ogier, et la caressante tristesse de ses yeux, lui firent-ils penser qu’il pouvait secrètement la plaindre ?…
— « Sais-tu ce que tu ferais, Raoul, si tu voulais être tout à fait gentil ?… » dit-elle, sans se rendre compte du paradoxe entre l’expression mignarde et la force ample et rêche d’une telle nature. « Eh bien, tu nous accompagnerais demain à Bruges.
— Demain ?… oh ! impossible… J’ai deux rendez-vous d’affaires.
— Ici ?
— Le premier, oui. Le second, à Bruxelles. Il était convenu, n’est-ce pas ? que vous me rejoindriez le soir à Bruxelles.