— Veux-tu que nous remettions ?
— Et à quand, ma chère ?… Je dois être après-demain de retour à la Martaude. »
Il ajouta :
— « D’ailleurs, Bruges, tu sais, ma petite, je connais ça. »
Le dernier monosyllabe, d’une si leste indifférence, fit lever les sourcils à Sérénis. Au mot de « Bruges », il avait tressailli. La veille, il s’y attardait encore, captif d’un charme pareil à celui qui nous retient, déchirés, haletants, curieux jusqu’au sacrilège, devant le visage d’une belle morte. Ce nom le remua comme celui d’une maîtresse quittée. Puis, tout de suite, la piqûre d’un désir : s’il pouvait y retourner avec Nicole ! Déjà le déjeuner s’achevait. Dans un instant il n’aurait plus aucun prétexte pour rester auprès d’elle. Et, par avance, il pressentait sa solitude désorientée quand aurait disparu le doux visage mat aux bandeaux sombres, quand il lui faudrait renoncer à surprendre la vraie nuance et la secrète pensée des yeux mauves, des yeux dont l’indéchiffrable clarté l’intriguait si fort, derrière la grille vite interposée des cils trop longs.
— « Alors, » disait Nicole à son mari, « tu crois que je serai désappointée, moi qui me figure rencontrer à Bruges des impressions extraordinaires ?
— Désappointée ?… Oh ! je ne pense pas. Tu y verras tout ce que tu attends, tout ce que les romans et les poèmes t’ont préparée à y voir. Les choses n’ont aucune importance. Crois-tu, ma petite femme, que tu puisses dégager un aspect réel hors de son effet préconçu ? Ne te tourmente pas, va. Cette pauvre ville ne fera qu’illustrer tes lectures. L’impression des tirades évoquées l’emportera toujours sur celle de l’image. »
L’ironie, plus haute et plus voilée qu’à l’ordinaire, laissa Nicole perplexe. Ogier demanda, non sans une ironie égale :
— « Et quel est, monsieur, l’aspect réel que vous avez distingué dans Bruges, hors des travestissements littéraires ?…
— Je n’y eus aucun mérite, monsieur, » répliqua l’ingénieur, en butant contre lui ce regard fermé dont il annihilait un interlocuteur. « Je ne pouvais apercevoir que la réalité, n’ayant jamais eu le temps de me composer d’avance des impressions artificielles. Je n’avais lu aucune description de cette petite ville. Je ne l’ai trouvée ni plus silencieuse, ni plus suggestive, qu’aucune autre cité provinciale restée en dehors des grandes voies de communication modernes. On y rencontre quelques curiosités architecturales, plus singulières qu’harmonieuses. Les maisons à pignon y sont celles de tous les Pays-Bas. Des canaux devenus inutiles y croupissent. L’existence doit y être mortelle d’engourdissement, de préjugés féroces, de cancans venimeux. Ceux mêmes qui l’ont le mieux chantée ont eu soin de la fuir.