— « Accompagnez donc, demain, ces dames, chevaleresque poète, » dit-il, avec la sorte de bonhommie agressive qui lui était spéciale. « Comme cela, elles ne m’en voudront pas trop de les laisser encore faire une excursion sans moi. »

Fut-ce la joie de cette permission qui fit apprécier à Sérénis la simplicité vraie, la confiante loyauté de la phrase ? Il découvrit tout à coup, sous l’écorce bourrue de Hardibert, quelque chose de sincère et de droit jusqu’à la candeur. C’était la pensée toute claire du directeur de la Martaude, ce regret d’avoir encore dû refuser à Nicole de la conduire à Bruges, et cet aveu impliqué dans le mot « chevaleresque poète », que le jeune écrivain décadent jouerait mieux que lui le rôle de cicerone dans la ville compliquée de passé et de songe. La sécurité conjugale, évidente et absolue chez ce mari, si tracassier d’autre part, ne manquait pas de noblesse, et restituait à Nicole beaucoup du respect qu’on ne sentait guère dans sa façon leste et autoritaire de la traiter.

Et c’était bien, en effet, la hauteur de sa propre nature qui préservait Raoul de la mesquinerie du soupçon. Mais c’en était aussi la sécheresse. Malgré ce qu’ils avancent sur l’infériorité, sur la fragilité des femmes, ce ne sont pas les hommes les plus sévères à leur égard qui sont le plus jaloux d’elles. La jalousie, à moins d’être un bas mouvement d’égoïsme vaniteux, — et Raoul valait trop pour cette petitesse, — naît de la passion, s’attise de ses idôlatries comme de ses inquiétudes. Le dévot d’amour croit à chaque instant l’univers entier attentif à lui soustraire un bien qui lui paraît incomparable. Celui qui adore la femme, en dépit de ses défauts, — ou peut-être à cause d’eux, — est aussi celui qui pressent le mieux les frissons d’une sensibilité si prompte, et qui redoute le plus pour celle entre toutes chère, les vertiges de pitié, d’illusion, de caresse, où se prennent les meilleures, — plus rarement, mais plus irrémédiablement, que les pires.

Hardibert n’était pas occupé de sa femme assez en amoureux pour être jaloux d’elle. Il ne la voyait pas avec un désir assez assidu pour évoquer frénétiquement le désir des autres. Il n’avait pas assez l’intuition de ce qui existait en elle, à son insu à elle-même — petites souffrances en éveil, songes assoupis, goût éperdu de la volupté tendre, — pour imaginer que la tentation pût la surprendre par des aspects de beauté. Selon lui, elle ne verrait jamais que les côtés répugnants de la faute. Et, quel que fût le scepticisme misogyne de ce raisonneur sans souplesse, il ne doutait pas une minute que devant la laideur brutale de la trahison, Nicole ne se détournât avec horreur.

D’ailleurs, il ne s’en disait pas si long. Comme toutes les forces profondes qui dictent nos attitudes et suggèrent les explications que nous nous en donnons après coup, ces sentiments demeuraient inconscients chez Hardibert. Ils n’apparaissaient que par leurs résultats, en opinions dans sa pensée, en direction dans sa conduite.

Sur le bateau qui les ramenait à la rive droite, tandis que, machinalement, leurs yeux suivaient, contre le ciel blanc de lumière, ce trait d’union entre le monde et l’infini qu’est la flèche de la Cathédrale, on décida que ces dames prendraient, le matin suivant, un des premiers trains pour Bruges, et qu’elles retrouveraient M. Sérénis à la gare.

— « Vous me rejoindrez à Bruxelles dans la soirée, » dit Hardibert. « Cependant, si cela vous est trop difficile, ne revenez qu’après-demain matin, puisque je ne puis, de toutes façons, reprendre qu’un train d’après-midi pour notre retour en France. Vous n’avez plus rien à voir à Bruxelles. J’emporte vos malles, que vous fermerez tout à l’heure. Prenez donc votre temps. Je me rappelle avoir très bien dormi à Bruges, dans un certain Hôtel des Pays-Bas, rue du Nord-Sablon. Mais, » — et il se tourna vers Ogier, — « j’espère bien que monsieur Sérénis ne se croira pas obligé d’accepter en tout votre programme. »

Si le jeune poète, à l’esprit poivré de parisianisme libertin, crut d’abord voir dans ces paroles une interdiction de descendre au même hôtel que les voyageuses, il en revint aussitôt. Déjà il comprenait mieux la nature acerbe, mais sans bassesse, de Hardibert. Jamais celui-ci n’eût fait à sa femme, ou à lui-même, le tort d’un tel scrupule. La seule circonstance que Nicole promenât avec elle une grande fillette comme Victorine, lui semblait une sauvegarde parfaite, aussi bien pour les convenances extérieures que contre la moindre velléité de flirt, s’il en eût supposé capable celle qui portait si dignement son nom. Aussi l’espèce d’échappatoire qu’il offrait à leur chevalier servant venait-elle uniquement de l’embarras qui résulterait pour tous si le jeune homme se trouvait dans le cas de payer de triples frais d’hôtel.

Dans la même idée, sans doute, Mme Hardibert déclara qu’elle s’arrangerait pour regagner Bruxelles le soir.

— « On voit très bien Bruges en une journée, » affirma-t-elle, « surtout en cette saison, où il fait clair si tard.