— Eh bien, » reprit Raoul, comme Sérénis allait se séparer d’eux au débarcadère de la rive droite, « je compte, monsieur, que vous voudrez bien dîner, — ou souper, suivant l’heure, — au Grand-Hôtel de Bruxelles, si vous revenez avec ces dames, demain soir.
— Merci, monsieur. J’aurai le regret de prendre congé de madame Hardibert, à Bruges, où je compte rester pour…
— Pour attendre un jour gris, » interrompit Toquette, piquée de ce que le poète eût répondu au « ces dames » de son parrain par un singulier qui l’excluait comme avec intention.
— « Pour attendre un jour gris, oui, mademoiselle, et le bon plaisir d’une muse presque aussi rétive que votre malicieuse personne, » riposta Ogier avec tant de grâce, que Nicole, souriante, ne put gronder sa filleule.
— « Bien fait, Toquette ! Ça t’apprendra ! » plaisanta Raoul, qu’égayaient toujours les escarmouches de mots.
On se dit « au revoir » parmi les rires, tandis que les Hardibert et leur filleule s’installaient dans une victoria.
Un moment, Ogier vit chatoyer au soleil deux ombrelles claires… Puis tout disparut.
Il prit, au hasard, une des ruelles qui, du port, ramènent directement vers le centre de la ville. Et, tout de suite, il eut le regret de n’avoir pas suivi le quai Van Dyck. La chaleur du beau jour d’été ouvrait, sur l’étroite voie nauséabonde, les portes et les fenêtres des vieilles maisons aux murs lézardés, aux pignons vermoulus et noirs. Depuis des siècles, dans ce quartier immuable, ces équivoques asiles accueillent la luxure farouche des matelots affolés par l’exil amer des flots sans fin. Sur l’obscurité sinistre des chambres et des corridors, des silhouettes éclatantes se découpaient, tachant l’ombre par des bleus et des roses douloureux de crudité. Des visages mal coloriés de poupées de bazar dardaient des yeux effrayants, enflammés de voracité ou aiguisés d’insulte… Quelle vision, superposée à celle qu’Ogier emportait au cœur !… Il hâta le pas, tourna un angle… Ah ! les contrastes de la mise en scène, dans cette tragédie que l’Humanité joue sous le ciel, entre le bouge et le sanctuaire !… Un clair espace s’ouvrit… Des gradins de splendeur soulevèrent l’âme de ce passant, la haussèrent, haletante, d’un seul élan, d’un envol effréné, jusqu’à la cime où le souffle manque… jusque tout là-haut, dans l’azur… La Cathédrale venait de surgir. La ruelle infâme aboutissait au parvis.
Sérénis fit quelques pas et s’arrêta devant le puits, que couronne un feuillage en fer, forgé par Quentin Metsys. Machinalement, il observait les rinceaux légers, ce travail adroit, mais si humble, d’artisan, dû à la main prodigieuse. Pourtant son attention ne s’y fixa pas. Ses nerfs vibraient en lui, cruellement et délicieusement, comme des cordes de harpe. Il écoutait retentir les échos de son cœur sonore. Toujours un souci de gloire hantait sa jeunesse ambitieuse. Mais, en ce moment, la gloire lui apparaissait comme une apothéose dont Nicole s’éblouirait, déployant ses longs cils noirs sur les prunelles indécises, enfin dévoilées dans un étonnement ravi. Hardibert, impressionné, hocherait la tête, ne le traiterait plus de jeune homme sans conséquence. Et l’impertinente Toquette elle-même changerait le ton de son caquet. Ce petit univers de trois amis, cette goutte d’eau, est-ce bien pour y mirer son image, qu’il voulait cette image démesurée de génie, de succès ?… Qui le lui eût dit, ce matin ?…
O Cathédrale !… prière multiple et pétrifiée, n’est-tu pas la voix de ce jeune homme qui monte si ardemment au ciel, pour en arracher le don sublime, afin qu’une femme dise : « Comme il est grand !… »