Ogier lève la tête, et croit voir dans cette façade de vertige, qui lui aspire toute l’âme, la colossale image de son désir. Le soleil, qui décline, dore l’extrémité supérieure de la flèche. Une ombre fine s’insinue plus bas dans les interstices innombrables des sculptures, ainsi qu’une cendre bleuâtre. Un calme indicible tombe des corniches altières. Et pourtant, c’est une fièvre, toute la fièvre de sa jeunesse, qui palpite là, pour le poète, dans les nervures frémissantes.

Cependant, sur le seuil des portes, des boutiquiers observaient curieusement ce songeur obstiné. Il finit par s’en apercevoir, rit intérieurement, et se secoua, comme un somnambule qui s’éveille.

Dans une papeterie, il acheta une photographie de la Cathédrale, et aussi une vue de l’Escaut. Le soir, avant de les glisser au fond de sa valise, il inscrivit au dos la date et quelques hiéroglyphes compréhensibles pour lui seul. Plus tard, après des années, il toucherait à ces petits cartons avec des doigts tremblants. De quel regard il examinerait ces architectures ! Sur leurs faces de pierre, le frisson d’un rêve… à leur pied, l’effleurement d’une ombre… Ce serait là, pour jamais enfuie, une des heures charmées de sa jeunesse.

III

Le matin suivant, Nicole eut un de ces réveils délicieux, où la joie s’engouffre dans le cœur comme la clarté dans les prunelles, sans qu’on sache d’où ni comment.

Il faisait jour, et elle se sentait très heureuse. Voilà tout ce qu’elle sut pour un instant. Puis la nuance de sa vie se précisa. Elle reconnut, devant les grands stores de toile, lumineux du soleil extérieur, les rideaux étriqués — damas rouge et guipure — de l’hôtel où ils séjournaient, à Anvers. A l’extrémité d’un paravent déployé, dépassait le pied d’un second lit, qui était celui de Toquette. Durant ce voyage, Mme Hardibert n’avait pas voulu laisser dormir isolément la fillette dont elle détenait la garde. Et quant à maintenir ouverte une porte de communication sur la chambre qu’elle aurait occupée avec son mari, sa délicatesse s’y opposait. Elle préférait se séparer momentanément de Raoul.

S’avouait-elle que cette espèce de vacance dans l’intimité conjugale, — la première depuis plus de cinq ans, — n’allait pas sans un confus bien-être de sa personnalité détendue ? L’âme absorbante de Raoul, avec sa force volontaire et concentrée, oppressait toujours un peu la sienne, même dans les instants où toute force plie et se dissout en une extase tendre. Mais, précisément, ne serait-ce pas le mot de « tendre » qui conviendrait le moins ici, pour définir ce qui, sans ce mot pourtant, n’est que brutalement définissable, ce qui, sans le contenu de ce mot, sans son trésor de dévotions et de mignardises, devient vite pour une femme le devoir, en attendant que ce soit la corvée ? Raoul pouvait témoigner de l’empressement, de l’ardeur, de l’admiration, mais non de la tendresse. Ses expansions d’homme épris, — car il l’était, plus qu’il ne se fût soucié de s’en rendre compte ou de l’exprimer, — se traduisaient par des paroles enfantines ou aimablement railleuses, comme en une condescendance pour des façons de sentir inférieures, légèrement humiliantes.

Rapidement, d’ailleurs, il se reprenait. Et rien, dans le camarade autoritaire substitué sans transition à l’amoureux, ne rappelait ensuite des émotions, qu’il considérait sans doute comme des défaillances. Cette pudeur qui exile la passion en un domaine à part, volontairement ignoré, de la vie, pour instinctive qu’elle soit chez certaines natures, semble à d’autres le contraire même de la pudeur. Car la sensualité n’échappe à la bassesse qu’en fusionnant, pour ainsi dire, avec les aspirations nobles de l’être. Et la femme ressent d’autant mieux la blessure d’une distinction tellement catégorique, que, plus elle vaut moralement, moins elle est capable de partager une ivresse qui n’aurait pas sa première source dans le cœur.

D’un tel malentendu, situé en des régions où la pensée de Nicole se fût crue coupable de descendre, la jeune femme eut peut-être quelque pressentiment, durant ce voyage de Belgique. L’exquise douceur goûtée à l’indépendance de ses rêves, dans ses flâneries sur l’oreiller frais, aux approches et au sortir du sommeil, alors qu’aucune sollicitation plus ou moins impérieuse, aucun monologue de science ou d’affaires, ne l’empêchait de vagabonder de projets en souvenirs, lui restitua l’élasticité intérieure de son adolescence. Les perspectives de sa vie reprirent un peu du vague et de la mobilité qui les rendaient si fantasmagoriques, jadis, devant l’essor de ses premiers espoirs. Le dépaysement ajoutait à ce renouveau. Au hasard des promenades, par les chemins imprévus, par les rues aux façades étrangères, devant les architectures aussi finement tourmentées que des âmes, dans la calme splendeur des musées, les flots d’une existence plus abondante montaient en elle jusqu’à lui faire battre violemment le cœur. Et, tout de suite, ces facultés inconnues, qui lui révélaient en elle d’autres elles-mêmes, s’orientaient en aspirations, en désirs. Aspirations vers quoi ? Désirs de quoi ?… Elle n’en savait rien. Nicole Hardibert ignorait ce mystère de notre nature, qui change toute impression haute et rare en expansion ardente — vœu secret de volupté morale ou physique chez la plupart, besoin de créer chez l’artiste, chez tous, malaise de l’être fini qui vient de concevoir l’infini et doit renoncer à le saisir.

Mais voici que, ce matin, quand elle s’éveilla, l’espèce d’attente confuse où elle vivait depuis quelques jours, aboutissait à une réalisation inexplicable. Pour de tout petits incidents de voyage, elle éprouvait ce que nous avons tous éprouvé sans plus de cause et sans vouloir plus qu’elle-même démêler notre énigme intérieure : une plénitude singulière, une harmonie délicieuse entre la perpétuelle inquiétude du dedans et les multiples influences du dehors. Ce n’est pas le bonheur. D’où viendrait-il ? Rien n’a changé, ou du moins nous ne distinguons nul changement dans les circonstances. Et pourtant la joie émane des choses mêmes qui, la veille, nous semblaient le plus vides de joie.