Doucement, Nicole sauta du lit, et procéda à sa toilette, avant d’éveiller sa petite compagne. Devant la glace, les cheveux défaits, elle se sourit, heureuse de se trouver si charmante.
Coquette… Mme Hardibert l’était comme toutes les femmes, et d’ailleurs moins que la plupart. Mais le sentiment avec lequel, à cette minute, elle observait la nacre dorée de son teint, la richesse de ses beaux cheveux noirs, la suavité merveilleuse de ses yeux, d’une nuance insaisissable, mais d’une lumière si pure, n’était pas de la coquetterie. C’était une allégresse plus ample, moins mesquine, plus dangereuse peut-être. Et aussi de la curiosité. Nicole se regardait d’un autre point de vue que d’habitude, d’une autre distance. La distance des quelques années qui, de jeune fille, l’avait faite la jeune femme qu’elle était à présent. Comment réaliser un changement survenu jour à jour, sans qu’elle s’en rendît compte ?… Était-elle mieux qu’autrefois ? Un mot de celui qu’en elle-même elle appelait toujours « Georget » lui revint : « Vous êtes devenue éblouissante !… »
Elle se hâta de s’habiller.
Cette journée à Bruges passa comme un éclair.
Il y eut, pour Ogier, pour Nicole, quelque déboire à leur galopade hâtive par les rues où traîne la lenteur de pas discrets, le long des canaux que ride à peine l’indolence des cygnes, et dans les sanctuaires pleins du sommeil des siècles. Ce n’est pas que, malgré les prévisions de Sérénis, la claire journée de juin dissipât l’ensorcellement de mélancolie où s’immobilise la nostalgique cité. On se la figure plutôt sous la fine trame argentée de la pluie, dans l’atmosphère toujours chargée d’eau de ces humides Flandres. Mais une torpeur plus saisissante peut-être l’engourdissait, écrasée d’une lourde lumière, érigeant sur un ciel durci de chaleur les profils barbares de ses rudes basiliques, les clochetons effilés de son Hôtel de Ville, la couronne en dentelle de son Beffroi.
En face de celui-ci, de l’autre côté de la Grand’Place, les trois voyageurs déjeunèrent dans une tranquille petite brasserie, dont ils préférèrent la couleur locale à une salle à manger d’hôtel. Et ce fut peut-être durant l’arrêt forcé du repas, assis contre le vitrage ouvert, dans le silence de cette place vide, au fond de laquelle la tour démesurée s’élance des Halles trapues, bastionnées et crénelées comme un château-fort, qu’ils se sentirent le plus profondément pris par le charme de Bruges.
Dans le calme brûlant de midi, des carillons s’égrenèrent. Et sous ce ciel, d’un azur si lointain, la voix cristalline des cloches s’envola, charmante et résignée comme une chanson de jeunesse sur des lèvres très vieilles.
Mais, plus que la précipitation des aspects et des minutes, ce qui empêchait Mme Hardibert et Sérénis de communier avec le recueillement de cette ville, c’est qu’ils s’y trouvaient ensemble. Au fond, sans en avoir conscience, ils étaient surtout occupés l’un de l’autre. Le magnétisme réciproque dont ils s’imprégnaient, les rendait inaptes aux vibrations étrangères. Chacun, à part soi, se tourmentait un peu de cette inertie humiliante, craignant de paraître fermé aux suggestions d’art et d’histoire. Le jeune écrivain surtout, dans son désir que Nicole se découvrît une fine sensibilité intellectuelle au contact de son propre esprit, et lui en sût gré, se désolait d’une aridité d’impressions qu’il ne s’expliquait pas, et qui le laissait gauchement muet devant les choses émouvantes.
A l’Hôpital Saint-Jean, tandis qu’ils suivaient un à un l’espèce de petite ruelle, entre d’humbles bâtiments et des carrés de plantes potagères, qui mène à l’ancienne salle du chapitre, Ogier ne pouvait se sentir le pèlerin enthousiaste qui approche d’un sanctuaire fameux. Était-ce la châsse de sainte Ursule qu’il allait voir et le Mariage mystique ?… S’échauffait-il d’une ferveur digne de comprendre les visions précises, minutieuses, divinement simples, d’un Memling ?… Devant lui, marchait Nicole. Le pas presque hésitant de la jeune femme, son profil tourné dans un étonnement, la disaient déconcertée par la vulgarité triste du lieu, par cette cour d’hôpital, où, des murs grisâtres, des pavés herbeux, montaient l’odeur et le silence de la misère souffreteuse, alors qu’elle attendait le rayonnement du génie. Avait-on bien compris ce qu’ils demandaient à visiter ?… Cette bâtisse modeste, où le portier les conduisait, leur offrirait-elle le spectacle de malades répugnants, isolés pour quelque infection contagieuse, ou bien le délicieux martyre des Vierges, recevant dans le sein les flèches d’archers si beaux, qu’elles semblent expirer de ravissement et d’amour ?