Sérénis demeurait à ses pieds, levant sa belle tête grave. Une faible torsion de son corps souple changeait en prosternement sa position assise. Il supplia :

— « Je vous en prie… Restons encore un peu. Nous ne parlerons pas, si vous voulez. Je ne vous dirai rien… N’ayez pas peur… Mais où retrouverons-nous ceci ?… »

Sa main esquissa, vers l’horizon, un geste qui s’acheva sur sa poitrine. Que désignait-il ?… Qu’était-ce donc, « ceci », que l’existence ne leur rapporterait plus ? La vaporeuse douceur de ce site adorable, cette grise Bruges sous la lenteur des nuages, l’odeur humide et ancienne de son rempart baigné d’eau, l’ondulation légère de l’herbe, et la solitude, rendue plus profonde par un étrange recul du temps ?… Était-ce cela qu’ils ne reverraient plus ensemble ? Ou s’agissait-il de l’émotion unique dont ils restaient frémissants ?…

Si cette émotion avait surpris et atterré Nicole, Ogier n’en était pas moins le captif enivré, mais stupéfait. Rien ne l’avait jusqu’ici préparé à ce qu’il découvrait en lui. Tout à l’heure, en décrivant la conversion singulière, qui, hors du caractère factice, dégageait l’ingénuité de sa jeunesse toute neuve, il était dans la vérité. Ce garçon, fou de littérature, qui naguère encore considérait la vie comme un décor héroïque où il jouerait un premier rôle, — soigneusement choisi, étudié, — se trouvait pour la première fois à la merci d’un sentiment. Il n’avait jamais craint ni cherché l’amour, se piquant de n’y pas trop croire, s’imaginant, du moins, qu’il en serait le maître, qu’il en disposerait comme d’une attitude et d’une joie docile. Or, voici que, peu à peu, depuis une semaine, la simple présence d’une femme faisait glisser le travestissement, montrait ce qu’il y avait dessous : une gentille et chaude nature, dégagée à peine des naïvetés enfantines, et moins puérile aujourd’hui dans la soudaine solennité de la passion, que la veille dans l’affectation de scepticisme. Le masque ne tenait pas. Peut-être, plus tard, l’aridité de l’existence le collerait mieux à ce visage, d’une virilité trop fraîche. Le doute, l’intérêt, l’ambition, fixeraient les traits apprêtés, que détendaient pour l’heure la tendresse et l’espérance. Mais l’œuvre amère n’était pas accomplie. Le poète hautain et désenchanté d’hier n’était qu’un enfant tremblant d’amour.

— « Appelez-moi Georget, voulez-vous ? » demanda-t-il tout bas.

Nicole, sur ses instances, venait de se rasseoir près de lui. Sans doute parce qu’elle ne pouvait renoncer si vite à une angoisse trop exquise, mais aussi parce qu’elle redoutait de s’être alarmée trop tôt. Les très honnêtes et très chastes femmes craignent de provoquer le danger en le découvrant avant qu’il existe. Ce leur est une intolérable gêne de paraître attribuer à un homme une idée d’entreprise que peut-être il n’a pas, et la honte de l’erreur possible les incite à des semblants d’indulgence ou de coquetterie.

Ogier ne s’y trompa point. Son maintien, son accent, révélèrent sa terreur d’effaroucher Nicole. Avec quelle humilité lui adressa-t-il cette prière de l’appeler par le nom familier d’autrefois ! C’est tout ce qu’il trouva pour rompre l’anxieux silence, pour ramener leurs cœurs si tragiquement éclairés à la paisible inconscience de tout à l’heure, quand il se réclamait de l’inspiratrice intellectuelle, quand il se félicitait du souffle sincère que cette âme de vérité ferait circuler dans son œuvre.

Qu’aurait-il pu dire, d’ailleurs ?… Son esprit ne formulait rien encore de ce qui grondait orageusement dans son être. Osait-il songer : « Mais voici l’amour !… » Trop réellement atteint, trop éperdu, il restait sans artifice et sans hardiesse, vrai dans sa timidité même.

Ce fut avec la plus parfaite candeur, et sans que son sourire pincé d’ironie rectifiât la niaiserie touchante, qu’il insista :

— « Oui… Si seulement, de temps à autre, pour nous seuls, quand vous m’écrirez, quand nous causerons, vous m’appeliez Georget, cela me donnerait du bonheur, de la force. Je sentirais que je vous appartiens un peu, que je n’ai pas le droit d’écrire un mot qui ne soit pas en accord avec votre âme si haute. Ce serait le fétiche de mon pauvre talent. J’y penserais chaque jour en m’asseyant au travail, comme un joueur touche son talisman quand il va manier les cartes. Ah ! que je sois quelque chose pour vous, Nicole, que je sois votre Georget !… Mon pseudonyme, que vous n’aimez pas, qui n’est pas moi, me fait presque mal dans votre bouche. »