Rassurée par ce peu qu’il réclamait, par cette idéale faveur où aboutissait la farouche invocation d’un regard dont elle défaillait encore, Nicole eut un sourire délicieux :

— « Soit, mon ami, je vous appellerai Georget. » Elle ne put se retenir d’ajouter : — « Je ne vous ai jamais appelé autrement en moi-même. »

Une effusion plus ardente que de la reconnaissance illumina la physionomie du jeune homme. Mais il se tut. Nicole, non plus, ne reprit pas tout de suite la parole. Leur attention se fixa de nouveau sur le paysage, comme si l’interprétation de ce qui survenait entre eux allait se dégager de ce ciel, de ces clochers, de ces moulins, de cette eau luisante et morte, tandis qu’au contraire, c’étaient les vibrations suraiguës de leur sensibilité qui animaient les choses d’une expression merveilleuse. Soulevés d’un seul bond au-dessus de la vie par une secousse passionnelle inexpliquée encore, ils suffoquaient doucement, avec la sensation de l’aéronaute dont la nacelle s’arrache au sol, cette chute du cœur dans la poitrine, qui retire le souffle des lèvres.


Un instant plus tard, quand ils revinrent au Béguinage, sans avoir autrement trahi ni dissipé leur vertige, ils trouvèrent Toquette et son entourage de recluses fort agités. Un télégramme avait été apporté pour Mme Hardibert. Celle-ci l’ouvrit, d’une main d’autant plus tremblante que la palpitation de son âme, compliquée d’un remords vague, multipliait l’appréhension.

Voici ce qu’elle lut :

« Impossible aller vous chercher. Grève menace. Revenez le plus vite possible. Affectueusement.

« Raoul. »

V

Quand Mme Hardibert pencha la tête à la portière du train, elle aperçut tout de suite la bonne figure de leur vieux cocher — un homme qui avait servi son père, M. Dervangeaux, avant qu’elle fût au monde.

On était en gare de Sézanne. A moins d’une lieue de cette petite ville du département de la Marne, se trouvait l’usine de la Martaude.