— « Raoul n’a qu’un tort, » fit Nicole soucieuse. « Mais celui-là compte plus qu’il ne croit. C’est d’être généreux avec moins de charme que d’autres ne sont égoïstes. Il rebute les gens au moment même où il agit dans leur intérêt. Les ouvriers lui doivent plus qu’à mon père. Cependant il n’aura jamais sa popularité. Mon père n’était que juste, et paraissait libéral. Raoul est un bienfaiteur, et passe pour un despote. »
Elle soupira. Son clair regard s’obscurcit légèrement, tandis que s’y imposait le paysage bien connu. Des champs succédèrent à un bouquet de bois. Entre la route et les pièces de blé, dont la verdure blondissante se piquait de coquelicots, des rails couraient sur un talus. C’était le petit chemin de fer Decauville établissant la communication entre l’usine et la gare de Sézanne. La sveltesse des platanes en bordure, leurs maigres ombres, indiquaient l’ouverture récente de la route. Elle était née de la Martaude, comme le village, dont les premières maisons se montrèrent bientôt. Des fumées tachèrent le ciel. La poussière du sol noircit. Au loin de faibles collines ondulaient.
Malgré l’heure du travail, — car il n’était pas midi, — la Grand’Rue grouillait de monde. Beaucoup de casquettes et de chapeaux de paille masculins dominaient les fanchons ou les chignons nus des ménagères. Sans avoir décidé la grève en masse, les ouvriers boudaient l’atelier. Il y avait eu des meetings et des régalades organisés par des meneurs venus du dehors. Comment renoncer à une si belle occasion de pérorer, de flâner et de boire ?… Si les mères de famille geignaient sur l’absence de paye, on se campait en héros, se sacrifiant aux devoirs du citoyen.
Tous ces braves gens, plus braillards et puérils que malintentionnés, s’écartèrent d’ailleurs, sans aucune attitude d’arrogance, devant le landau ouvert. La plupart saluaient. Mme Hardibert était aimée. Puis, n’avait-elle pas à son côté le témoignage de son bon cœur — cette enfant, cette filleule pauvre et presque entièrement orpheline, dont tout le monde connaissait l’histoire ?
— « Toujours son air rigolo, la petite rousse, » observa un jeune forgeron, espèce d’hercule naïf, la bouche fendue jusqu’aux oreilles en un sourire de ravissement. Sous sa blague, il cachait la prédilection presque amoureuse de tous ces rudes gars pour la frimousse de soleil.
— « C’est Toquette, » murmuraient les gamins, que ce surnom amusait, et qui le répétaient un peu plus haut, sitôt la voiture passée, avec la crainte et le désir d’être entendus. Quelques-uns ne manquèrent pas leur effet, et reçurent, au lieu du regard fâché qu’ils appréhendaient à demi, une moue de reproche gamine sous des yeux rieurs, qui leur fit pousser des hourrahs.
— « Vive Toquette !… » bramèrent les plus hardis.
— « Ne les encourage tout de même pas trop, » dit Nicole, avec une prudence indulgente. « Le prestige est nécessaire, suivant l’expression de ton parrain.
— Ah ! » soupira Toquette, « s’ils savaient comme j’ai envie de faire une partie de barres avec eux !… »
Mme Hardibert se promit bien, aussitôt l’entorse guérie, de renvoyer sa filleule à la pension. C’est qu’elle était capable d’une escapade pareille, cette grande fillette, aussi peu préoccupée des distances sociales qu’un moineau franc, dont elle avait l’âme fantaisiste et populacière. L’éducation seule faisait une demoiselle de cette indépendante aux goûts de grisette.