— De monsieur Raybois ?… » répéta Nicole.
Elle s’étonnait, car le sous-directeur, dont Hardibert avait fait la position, lui accordant de plus la main d’une cousine à elle, Berthe Dervangeaux, ne pouvait avoir une volonté contraire à la leur.
Mais Fanny éprouvait la crainte que M. Raybois ne montât le patron contre eux, ne lui persuadât qu’il fallait expulser Coursol si l’on voulait que le contentement et la discipline régnassent à la Martaude. Et, tandis que la jeune fille murmurait son appréhension, une lueur bizarre glissa dans ses jolis yeux retroussés, sous la courbe excessive des paupières.
— « Il y a quelque chose que vous ne me dites pas, Fanny.
— Est-ce qu’on peut tout dire quand il s’agit de monsieur Raybois, madame ?… » demanda la jeune fille, qui, cette fois, la regarda bien en face.
Une rougeur de gêne et de chagrin embrasa les joues de Mme Hardibert. Jamais elle n’avait été forcée de convenir avec personne, et surtout avec une ouvrière, de ce que tout le monde savait trop, de ce qui rendait sa cousine Berthe horriblement malheureuse. Gaston Raybois était de ces hommes qui s’enflamment régulièrement pour chaque femme jeune et jolie, et accidentellement pour toutes les autres, au hasard de l’heure, de la lumière, d’une grâce imprévue de voix ou de geste, à laquelle ils ne savent pas résister. Tant que lui-même avait été jeune, célibataire et incertain de son avenir, les occasions aimables que lui attirait sa fringante tournure se multipliaient plutôt trop, même pour sa soif de galanterie. Maintenant qu’il devait les faire naître, et qu’il ne craignait pas d’employer son pouvoir pour les mener à sa guise, il devenait terrible. Dans l’usine, au village, il commençait de jouer au pacha. Mais cela finirait mal. Plus d’un mari, travailleur à la Martaude, avait l’œil sur lui, tout sous-directeur qu’il était. Et rien que pour certains soupçons, de rudes poings se crispaient sur les pièces d’acier quand il traversait les halls avec sa face d’insolente joie.
Nicole, éclairée par les mots amers et les larmes de sa cousine, que la jalousie ravageait, s’était hasardée à quelques allusions auprès de son mari. Que fallait-il croire ? Devait-on se préoccuper des légèretés de Raybois ? Peut-être un avertissement sérieux de l’ami, du chef, préviendrait un scandale.
Hardibert haussa les épaules. On ne poursuit que de leur plein gré les filles et les femmes. Qu’elles se tiennent bien, on les respectera. La Martaude n’est pas un couvent. Ce n’est pas pour des balivernes de ce genre qu’on tracasse un auxiliaire comme Raybois.
Dans la brutalité involontaire de ses réponses, Nicole, une fois de plus, devinait l’intellectuel, hostile à l’amour, décidé à n’y attacher aucune importance. Et aussi cette sourde antipathie pour la femme en général, dont il ne saisirait jamais l’âme, et qu’alors il traitait — en paroles du moins — comme une poupée de chair, dont la dignité était négligeable, et qui devait toujours se sentir flattée par le vœu du mâle. Une secrète approbation se trahissait dans son attitude pour l’homme dont les actes impliquaient un mépris que lui-même eût souhaité d’éprouver au degré où il le professait.
Nicole, froissée — elle n’aurait pu dire pourquoi — d’une telle façon de prendre les choses, n’avait plus reparlé à son mari de la conduite de Raybois. Elle n’évitait pas moins les confidences de sa cousine, également choquantes, mais pour d’autres raisons. Un type singulier d’honnête femme cynique, cette Berthe Raybois, que la jalousie démoralisait sans l’égarer. Aussi, devant la plainte si claire, mais si imprévue, de Fanny, Mme Hardibert demeurait pétrifiée d’embarras, ayant horreur d’en apprendre davantage, tout en se disant que son devoir était d’écouter cette petite, de la conseiller, de la protéger.