Sans essayer d’en entendre davantage, et encore moins d’intervenir, elle se détourna donc pour gagner sa chambre. Et ce fut alors que, traversant le palier, elle revit la personne qu’il lui avait semblé mettre en fuite tout à l’heure. A demi-cachée par la caisse d’un latania, effondrée sur une banquette, une forme féminine se courbait, les mains au visage, dans une attitude de désolation.
— « C’est toi, Fanny ?… Tu pleures ?… Qu’est-ce qu’il y a, ma petite ?… » demanda Nicole avec un intérêt affectueux.
La tête navrée se leva vers elle. Un gentil et jeune visage, avenant et frais, avec ce charme piquant de l’ouvrière française un peu affinée, — une distinction spéciale, non apprise par la culture, et qui laisse intacte la saveur naturelle, — des yeux séduisant par une sorte de défaut, la légère obliquité qui en relevait le coin extérieur, à la chinoise, leur donnant l’air de sourire, même à présent qu’ils débordaient de larmes… Des cheveux châtains, bien coiffés en bouffante auréole autour du front étroit. Et la naïveté d’un chagrin de vingt ans.
— « Oh ! madame… Si monsieur Hardibert allait se fâcher contre papa !… S’il nous fallait quitter la Martaude !… »
C’était la fille de Coursol, l’ouvrier socialiste, la forte tête de la fabrique. Forte tête sous tous les rapports, d’ailleurs, aussi bien pour le travail que pour les revendications utopistes. Trop indigestement nourri d’une philosophie et d’une politique dont l’assimilation dépassait les pouvoirs de sa mentalité, mais d’une droiture foncière, qui le préservait des folies trop graves, et corrigeait ce que son influence aurait eu sans cela de dangereux.
Depuis trente ans, il travaillait à la Martaude, passionné pour l’œuvre de création qui s’y accomplissait, pour l’éclosion des superbes machines, dont jadis il façonnait modestement les plus humbles organes, et qui, maintenant, sortaient tout achevées, monstrueuses et précises, éblouissantes, presque vivantes, de son atelier d’ajustage.
Il s’était marié dans le bourg, ses trois enfants y étaient nés, deux y étaient morts, et leur mère les avait rejoints au cimetière. Sa fille, Fanny, avait appris la couture par les soins de Mme Hardibert, celle-ci ayant obtenu qu’on la gardât pendant deux ans, à Châlons, dans une école professionnelle, où l’on n’acceptait pas ordinairement de pensionnaires. Tout de suite après, la jeune fille avait trouvé de l’ouvrage bien rétribué dans la maison des maîtres. Elle y circulait sans timidité, s’y sentant un peu chez elle, fière de ce privilège. Et voici pourquoi, ce matin, dans l’inquiétude de cette conférence entre le chef d’usine et le porte-parole des mécontents, elle s’y était glissée derrière son père. Des éclats de voix venaient de la terrifier. Tout se gâtait. Si Coursol organisait la grève, bien sûr le patron ne le lui pardonnerait point. Il faudrait abandonner le pays, la douce existence largement gagnée, — autre chose peut-être, car, à travers la réalité, une jeune fille voit toujours son rêve… — Et pour aller où ?… L’angoisse de cette alternative pâlissait la mince figure jolie, aux yeux obliques et futés.
— « Les choses n’en sont pas là, » dit Nicole. « Et puis, est-ce que tu crois que je vous laisserais mettre dehors ?… »
Elle affirmait une autorité dont n’aurait pu sourire qu’un observateur superficiel du ménage Hardibert. Malgré la tyrannie tracassière de l’époux, son dédain des opinions féminines, l’épouse se sentait forte sur le domaine des décisions généreuses. Là, d’une suggestion ou d’une prière, il était rare qu’elle ne l’emportât pas. Cette sécurité inconsciente venait d’animer ses paroles.
— « Oh ! madame… vous êtes bien bonne… Mais ça ne fait rien, j’ai peur… » soupirait Fanny. Puis, comme incapable de contenir une arrière-pensée qui l’oppressait trop fort, elle laissa échapper : « J’ai peur de monsieur Raybois !…