Nicole, à peine arrivée, courut vers le cabinet de travail de son mari. Dans le corridor, elle croisa quelqu’un, qui parut vouloir l’éviter, mais que sa hâte l’empêcha de reconnaître. La main au bouton de la porte, elle allait entrer chez Raoul, quand les éclats d’une discussion l’arrêtèrent.
Un organe aux sonorités de cuivre, habitué sans doute à vaincre les rumeurs des réunions publiques, lançait avec emphase :
— « Le capital, c’est notre travail accumulé, c’est le produit de notre sang et de nos muscles. Quand on se sert du capital contre le travail, c’est comme si on mettait un couteau dans la main du fils pour assassiner le père. »
Une réplique ricanante suivit, où Nicole distingua l’accent peu sympathique de Raybois, le sous-directeur :
— « Et la science ?… Et les cerveaux qui vous donnent les idées, les instruments, l’impulsion, qu’est-ce que vous en faites ?… A quoi serviraient, sans eux, votre sang et vos muscles ? »
Alors, froidement, mais avec une netteté d’acier, l’intervention de Hardibert :
— « Que cela suffise ! Nous ne sommes pas ici pour discuter des théories, mais pour envisager des faits. Dites-moi, oui ou non, Coursol, si vos camarades me sauront gré des concessions que je leur offre. Ne vous dérobez pas. Je sais parfaitement quelle est votre influence. Mais j’aime avoir affaire à vous, parce que vous êtes loyal. De votre côté, vous savez que je n’ai qu’une parole. Si vous hésitez, je retire tout, et je laisse faire la grève. »
Mme Hardibert, sans saisir tous les mots, en comprit assez. Son mari, assisté du sous-directeur Raybois, était en pourparlers avec les ouvriers, ou, du moins, avec un de leurs meneurs les plus autorisés, ce Coursol, chef à l’atelier d’ajustage, d’une habileté et d’une conscience rares, et que Raoul estimait très fort, malgré sa chimère de socialisme et son orgueil à traiter avec le patron de puissance à puissance.
Ce n’était pas, pour la jeune femme, le moment de se montrer. Jamais elle ne se hasardait sur le terrain des affaires, même en particulier avec Raoul.
Celui-ci ne manquait pas de confiance en elle, pensait volontiers tout haut en sa présence. Mais plutôt pour éclaircir ses propres idées que pour en échanger avec un cerveau de sexe inférieur. Si Nicole, enhardie par une forme interrogative, risquait un avis, l’absurdité lui en était aussitôt rendue sensible par un trait de brève ironie, ou par une reprise du sujet, sur le même ton, au même point, comme si elle n’eût pas ouvert la bouche.