Elle s’approchait, si absorbée, d’une démarche tellement alanguie de pensée intérieure, qu’il restait indécis, troublé devant ce mystère d’une songerie de femme, et ne sachant comment s’annoncer sans lui causer trop de saisissement.

Mais, comme elle allait arriver au-dessous de lui, dans l’allée en contre-bas, soudainement elle leva la tête et le regarda en plein, les prunelles attirées par un magnétisme. Il était debout, le cou un peu tendu. Et, comme il ne prévoyait pas son mouvement, elle surprit dans ses yeux l’effluve d’adoration soucieuse dont il l’enveloppait si ardemment. Elle-même laissa voir l’irradiation d’une joie que la volonté tardive atténua vainement ensuite. Pour disperser l’impression trop intense, elle courut vers lui comme une enfant.

— « Georget !… » Tout de suite, elle l’appela par ce nom qui lui semblait si doux à dire, qui ressuscitait le passé à travers l’ineffable journée grise de Bruges. — « Que c’est bien de revenir ici !

— Je n’aurais jamais dû m’en éloigner, » dit-il avec une force triste. « Ce lieu me remplit de regrets affolants.

— Il est le même… Que regrettez-vous, mon ami ?

— Ce que je regrette !!… »

Elle vit l’angoisse des larges yeux bleus. Elle devina quel genre de méditation il venait de traverser là, sur ce banc, et ce que le vieux parc avait dû lui dire. Elle-même, depuis son retour de voyage, ne subissait-elle pas une hantise étrange, reliant les impressions d’hier à la douceur d’autrefois, cherchant et retrouvant à chaque détour d’allée ce que l’adolescent y avait laissé de lui, revivant tout cela par une tendre et folle préoccupation de l’homme qu’il était devenu ?

— « Ce que je regrette… » répéta-t-il plus bas. « Vous voulez le savoir ?… »

Il avait glissé son bras sous celui de la jeune femme et l’entraînait doucement. D’instinct, pour leur causerie, il souhaitait un coin plus secret, à distance du massif où Toquette s’était si facilement cachée. Quelques pas, et ils furent dans un sentier délicieusement abrité. Un parfum lourd y flottait. Des fleurs blanches de magnolia, dressées dans la verdure métallique des grands arbustes, exhalaient ce puissant arome, que le soleil avait échauffé dans leurs urnes fines.

Et alors Sérénis avoua ce qu’il regrettait. Il avait manqué sa vie, il s’était conduit en insensé. S’il était revenu régulièrement à la Martaude, durant ses loisirs d’étudiant comme dans ses vacances de collégien, il aurait découvert à temps que son cœur appartenait à Nicole, que l’existence, l’art, le succès, tout ce qu’il pouvait goûter, tout ce qu’il pouvait accomplir, n’aurait de saveur que par elle. Il l’aurait compris, et il le lui aurait fait comprendre. Peut-être s’en fût-elle émue… Peut-être aurait-elle pris souci de se sentir tellement nécessaire… Ou même eût-elle trouvé digne d’elle ce rôle d’inspiratrice, de créatrice, cette souveraineté magique qui fait qu’une femme pétrit à son gré le cerveau, la volonté, la destinée d’un homme…