Tandis qu’il le lui montrait, ce rôle, avec une éloquence passionnée et si grave, Nicole ne put s’empêcher d’évoquer, en contraste amer, la personnalité trop forte, inentamable, de Raoul. Cet esprit tout d’une pièce, quand elle l’effleurait, lui semblait revêtu d’acier. A toucher de trop près cette pensée trop volontaire et trop close, elle sentait le froid du métal. Son mari l’aimait, sans doute, à sa manière. Mais jamais il ne lui donnerait cette ivresse que Georget dépeignait avec une séduction si poignante : être la raison et la cause de toute façon de voir et de sentir dans l’âme qu’on remplit exclusivement. Transformer l’univers pour celui à qui l’on voudrait donner le ciel, quel privilège ! Raoul Hardibert ne verrait jamais les choses qu’à travers sa froide logique. Le fait qu’elle était sa femme, entrée dans sa vie, avec toute une sensibilité imprévue et frissonnante, n’influençait pas le moindre de ses raisonnements.
— « Mon ami… » murmura Nicole, interrompant Sérénis, « Georget, que dites-vous ? Ne devais-je pas épouser Raoul ?
— Vous ne vous êtes fiancée qu’après deux ans d’absence de ma part. Oh ! ces deux ans !… malheureux aveugle que j’étais !…
— Mon père souhaitait mon mariage avec son successeur. Il vous aimait beaucoup. Mais vous n’étiez qu’un enfant… Jamais il ne vous aurait alors confié sa fille.
— Nicole… si j’avais su me faire aimer de vous, vous m’auriez attendu. »
Il avait énoncé lentement, et avec quel regard ! la supposition : « Si j’avais su me faire aimer de vous… » Puis il se tut. Elle aussi. Un effroi leur vint. Sur quel chemin leurs cœurs et leurs paroles ne volaient-ils pas ?… Le même rêve, à présent, leur étreignait le cœur. La vie s’étendait devant eux, étroite comme ce sentier. Ils y marchaient ensemble, dans cette atmosphère si douce de leurs deux natures tendres, partageant le charme des émotions artistiques, des œuvres aisées jaillies de leur sentimentalité, de leur caprice, écloses au contact de la beauté éparse. Il n’avait tenu qu’à eux de réaliser ce rêve, avec un peu de patience, une plus lente application à interroger leur cœur et la vie. Aujourd’hui, il était trop tard.
Des coups de sifflet déchirants percèrent les feuillages tranquilles, fusèrent vers le ciel encore lumineux, car le soleil du solstice était loin d’achever sa course.
— « Six heures, » dit Mme Hardibert. « C’est la sortie des ateliers. »
La respiration formidable de la Martaude lui passa sur la chair comme un souffle de feu. Elle crut voir rouler hors des halls, où s’apaisait la furie des machines, le torrent des ouvriers, trop las pour goûter le repos du soir, leurs vêtements souillés de poussière et de graisse, leurs visages noircis, où luisait la fièvre des yeux clairs. Elle crut voir se pencher sur d’incompréhensibles problèmes la tête soucieuse du maître, dont son image, à elle, était si loin, tandis qu’il se perdait dans des calculs scientifiques, ou qu’il pesait, avec son indéniable droiture de conscience, les éléments obscurs de ses responsabilités.
Involontairement, les yeux de Nicole se tournèrent, trop expressifs, vers le jeune être si beau et si calme qui marchait à son côté, n’ayant de tourments que ceux du cœur, et qui, pour accomplir son œuvre, maniait une plume légère et docile, au lieu des farouches outils vivants et des redoutables outils d’acier.