La jeune femme se leva, sortit, se rendit au bureau du télégraphe. Elle acheta un « petit bleu », et, sur la tablette noircie, avec une plume impossible, entre des voisins curieux, elle griffonna :
« Mon cher Georget,
« J’ai passé la journée à Paris. Je ne veux pas qu’un hasard vous l’apprenne. Ce qui est notre histoire ne doit pas nous être révélé par des indifférents. Et c’est bien un épisode de notre histoire, cette journée qui vous a toute appartenu, sans que pourtant je vous en accorde une minute, comme vous y aviez presque droit de par ma folle promesse. Vous allez m’en vouloir. Que vous dire ? Pourquoi est-ce que je vous écris ? Sinon parce que j’ai tant de chagrin ! Je vous demande d’avoir autant de raison et de courage que moi… Mais ne souffrez pas comme j’en souffre !… Adieu, Georget.
« Votre
« Nicole. »
Le petit facteur du télégraphe qui porta ce message, monta au troisième, sur l’avis du concierge que le destinataire était chez lui. Un monsieur en bras de chemise, gilet et pantalon de soirée, escarpins vernis, vint lui ouvrir. Ogier Sérénis n’avait qu’une femme de ménage, qu’il renvoyait l’après-midi, car il dînait toujours dehors. Il prit le « bleu », et, devinant plutôt qu’il ne reconnut l’écriture, rappela le gamin pour lui octroyer une pincée de sous.
Ensuite, il se précipita vers une fenêtre, où le crépuscule restait clair. Il déchira le pointillé et il lut. Quand il eut achevé, il recommença ligne à ligne, puis mot à mot, cherchant éperdument le parfum caché sous cette résille d’encre, que l’horrible plume du bureau de poste avait faite de mailles si enchevêtrées et si grêles.
Une âme charmante flottait sur ce pauvre petit carré de papier, tout tressaillant d’angoisse tendre. L’homme dont les longs doigts nerveux succédaient, en le touchant, aux fins doigts enfiévrés de tout à l’heure, n’était pas indigne d’accueillir cette âme, et pouvait en discerner la grâce. Si celle qui avait écrit ces phrases, tellement dépourvues d’un sens précis, mais tellement gonflées d’un suc indicible, avait pu constater l’hommage involontaire et fervent qu’elles suscitèrent, sans doute elle y eût trouvé l’adoucissement de la nostalgie sans nom rapportée de sa journée courageuse. Ogier, s’étant assis près de la croisée, le télégramme à la main, s’enfonça à de telles profondeurs d’émotion, qu’il en oublia l’heure, la clarté qui mourait au ciel, et le dîner où il devait se rendre.
Il ne sortit de sa rêverie passionnée que pour allumer sa lampe, et se jeter, un crayon à la main, sur une feuille blanche, qu’il couvrit de vers. La soirée s’écoulait, et il restait là, l’estomac creux, à demi-habillé, chiffonnant sous des crispations d’ongles le plastron mou, à petits plis, de sa belle chemise, qui fut bientôt un fouillis lamentable. De temps à autre, une strophe grondait entre ses lèvres. Il en développait tout haut le rythme, avec ces larges ondulations de psalmodie où le poète se berce comme sur une houle, dans un délire monotone, aussi différent que possible de la déclamation théâtrale, et qui stupéfierait un profane.
C’était à Nicole qu’il parlait, dans ces vers. Ainsi s’exhalait le frémissement déchaîné en lui par le billet à la fois transparent et énigmatique, qui s’était posé sur son cœur comme un tison d’amour. Justement, quand il l’avait reçu, il ployait sous une de ces lassitudes affadies que connaissent les artistes après un travail où ils ne furent pas « en train ». Son dégoût venait en grande partie du silence de solitude succédant à la communion exquise de Bruges et de la Martaude. Après son séjour là-bas, il était retombé de si haut, à la besogne quotidienne, dans son intérieur médiocre, il s’était senti si loin de la gloire, si loin de la fortune, si loin même de l’amour, que c’était comme s’il se fût cassé les ailes ambitieuses naguère trop promptes à le soulever.
Mais, dans sa veillée tardive, toutes les effrénées chimères le reprenaient, l’emportaient. Lorsque, ayant jeté ses dernières rimes, il se leva, les tempes martelées d’échos, la poitrine bondissante, se sentant poète et se sentant aimé, lorsqu’il prit sa lampe et parcourut son étroit domaine, il n’y aperçut plus rien de mesquin ou de vulgaire.
Son appartement se composait de trois pièces : l’une, son cabinet de travail, une autre, sorte de fumoir-salle à manger, où il couchait sur un divan, une troisième, son cabinet de toilette. Le tub, les haltères, le masque et les gants d’escrime, traînant là, témoignaient de l’entraînement corporel, que ce beau garçon n’aurait négligé pour rien au monde. Quand il devait perdre une heure, il la prenait plutôt sur la « copie » que sur l’hygiène, l’hydrothérapie ou le sport. A moins d’un coup de fièvre, comme ce soir, où le voilà, son extase un peu tombée, cherchant dans le bahut du fumoir s’il ne trouvera pas quelque reste ou quelque biscuit à grignoter, dédaignant de descendre à la brasserie voisine, où risquerait de s’évaporer son envoûtement délicieux.
Une réflexion l’affligea pourtant. Comment faire parvenir à celle qui l’avait inspirée l’hymne d’adoration et de flamme ? Impossible d’adresser à Mme Hardibert, par la voie officielle de la poste, autre chose que les billets insignifiants permis à M. Ogier Sérénis. Ce que Georget pouvait avoir à dire à Nicole exigeait autrement de mystère. Mais, de ce mystère, il n’avait pas été question entre son respect et la réserve de son amie. D’ailleurs, expédier les vers ne suffisait pas à un auteur bien moins poète qu’amoureux, chez qui la vanité littéraire le cédait à un sentiment plus dominateur, ce qui ne donne pas une médiocre mesure de ce sentiment. Revoir Nicole… Voilà de quel besoin ardent se tendit son âme quand la diversion des rimes ne l’obséda plus. Ah ! s’il connaissait la date du prochain voyage qu’elle ferait à Paris !… Une certitude le gagnait que, cette seconde fois, elle ne reprendrait pas le train sans lui avoir accordé un rendez-vous, si seulement il avait l’occasion de le solliciter. Cela semblait tellement fatal, que Mme Hardibert elle-même devait le prévoir, et que, pour cette raison, dans sa sincérité de défense, elle ne reviendrait pas de si tôt dans cet insidieux Paris, aux suggestions entraînantes, aux complicités captieuses.