— Que la belle Jeanine est au mieux avec Luc de Prézarches, le ministre des Relations Industrielles. »
L’appréhension vague et l’ennui certain qu’infligeait à Nicole la démarche annoncée par les Chabrial, avec les commentaires qu’on en fit autour d’elle, ne la préoccupèrent toutefois que superficiellement. Son âme tout entière appartenait à des émotions autrement intenses. Avant cette visite même, elle devait se rendre à Paris. Des visites l’y appelaient, sans compter les prières de Toquette, aussi peu faite pour l’internat qu’une hirondelle pour la cage, et dont la résignation et l’obéissance dépendaient des fréquentes apparitions de sa marraine. Une journée à Paris… Des heures, des minutes, dont la moindre portion suffirait, avec un mot à la poste, pour donner, pour recevoir l’ineffable impression goûtée sur les remparts de Bruges ou dans le sentier des magnolias. Échange de regards et de paroles, présence délicieuse, terreur et douceur des au-delà passionnés. Et combien, aujourd’hui, la tentation était plus forte ! Non seulement par le dévorant progrès du sentiment, mais par une forme plus insidieusement séductrice.
Un rendez-vous !… Chercher et choisir le lieu favorable : terrasse chargée d’ombrage, aux balustres blancs sous le soleil, salle fraîche de musée qu’ennoblissent des gestes de marbre, lointain parvis de petites églises désuètes… Écrire le mot d’appel, qui portera tant de joie… Attendre l’heure, craindre d’arriver trop tôt, puis palpiter de hâte, quand, à si grand’peine, on est parvenue à se mettre en retard. Sentir son cœur s’arrêter au dernier tournant de rue, devant le dernier mur, le dernier massif, qui dérobe encore la vision certaine… L’imagination de Nicole parcourut cent fois tous les détails de la ravissante et coupable entreprise. Ce n’était point les phases journalières et trop connues de son existence, que vivait l’ensorcelée d’amour. C’était l’action hasardeuse, non encore accomplie, et qui, elle se le jurait, ne s’accomplirait pas. Pourtant chaque nouvelle image, par une suggestion accrue, la rapprochait de la réalisation.
Elle essaya de combattre ce vertige par des tournées charitables dans les maisons d’ouvriers que bouleversait une maladie, un accident, une mort, ou, plus souvent, une naissance. Au seuil des demeures encombrées, bruyantes et malodorantes, quand elle sortait, sa chimère l’attendait, dans la ruelle ou sur la route, et repartait avec elle, plus loin, le long des haies poudreuses, dans le rayonnement de l’été, que tachaient de sombre les masses immobiles des arbres.
Elle s’en délivrait quelquefois dans la paix obscure de la petite église. Là, son effroi du sacrilège, qui porterait malheur à tout ce qu’elle voulait chérir innocemment, lui prêtait l’énergie momentanée de s’en abstraire. Elle priait. Mais sa foi, d’ailleurs affaiblie par l’esprit scientifique dont pesait sur elle l’influence, ne se réveillait pas consolidée dans ces méditations. Au contraire. Car Nicole, après avoir, très ardemment et sincèrement, sollicité le secours d’en haut, s’avérait que ce secours n’avait pas, pour la préserver de la faute, la force de certaines considérations toutes terrestres. Ce qui l’arrêtait sur une pente dont elle ne se cachait plus la rapidité, ce n’était pas, — non, elle avait beau y réfléchir, — ce n’était pas l’horreur de manquer aux commandements divins, de contrister les célestes vouloirs. Nulle intervention surnaturelle ne la portait irrésistiblement vers le devoir, après ses oraisons. A moins que la grâce efficiente ne prît la forme de cet obstacle mystérieux, dressé contre son impulsion amoureuse et les fins de cette impulsion, au fond d’elle-même, — amas formidable des hérédités, des traditions, de tout ce qui se tisse au cours des siècles dans les fibres humaines, pour ajouter ce que nous appelons une âme à leurs ressorts de chair, et pour perfectionner jusqu’aux plus délicats scrupules leurs primitifs réflexes, grossièrement ajustés à l’origine contre les seules atteintes matérielles.
C’était parmi ces raisons défensives que Nicole eût souhaité, mais vainement, de sentir un abri puissant et divin. Mais quoi ! la fierté de sa pudeur, l’horreur du mensonge, le remords soudain que suscitait une parole confiante de Raoul, l’attendrissement qui lui tordait brusquement le cœur devant le front soucieux de celui-ci à qui elle était si précieuse, tout cela lui offrait un appui plus réel que ses dévotes pratiques. Et, de le constater, ébranlait davantage les convictions où elle aurait voulu découvrir un miraculeux refuge.
Toutefois, d’où que vînt le secours en cette pauvre âme pantelante et bouleversée, il ne laissa pas d’être efficace. Mme Hardibert se rendit à Paris, alla prendre Toquette à sa pension pour parcourir les magasins avec elle, stationna chez sa couturière, les yeux fixés au tapis, dans la longue attente, avant l’essayage. (Et ce fut l’assaut intérieur le plus fiévreux de sa journée.) Puis elle revint à la gare, trop tôt d’une demi-heure pour son train, sans avoir vu Georget, sans l’avoir informé de sa présence, et même sans avoir passé dans sa rue, — la rue de La Tour-d’Auvergne, — tout à fait hors de son itinéraire, et où il lui aurait fallu se rendre exprès.
Maintenant, dans ce salon des premières, où elle se trouvait presque seule, et l’effort de sa résolution enfin détendu, Nicole s’étonnait d’être si triste. N’était-ce pas le moment de goûter quelque fruit de sa victoire ? Chose inconcevable, sa vaillance la laissait si misérable qu’elle n’aurait pas prévu un plus fâcheux état d’âme après une lâcheté. L’idée qu’elle s’éloignait du lieu de sa tentation la déchirait. Car, perdre cette tentation, c’était perdre tout ce qu’elle possédait de son amour même. Quand tout à l’heure, bien sagement, elle s’assiérait dans ce train qui l’emmènerait à Sézanne, ce serait la fin de la lutte, mais aussi la fin de l’espoir… Quel vide, mon Dieu !… Et pour combien de temps ? Comme les jours à venir lui semblaient arides ! Et voici que, soudain, le regard d’Ogier, le large azur grave, surgit plein de reproche — vision tellement aiguë que Nicole haleta, défaillante. Quelle offense pour lui, quel tort envers son cœur loyal, d’être ainsi venue à Paris sans le prévenir, sournoisement, comme dans la méfiance et le dédain !… Quoi ! ce jour s’était passé pour lui pareillement aux autres jours… Devant sa table de travail, dehors, tandis qu’il marchait peut-être non loin d’elle, rien ne l’avait averti qu’une joie merveilleuse était proche. Il se serait contenté de si peu ! Il en fût resté si follement reconnaissant ! N’était-ce pas une atroce injustice de l’en avoir privé ?…
Un intolérable regret, presque un remords… Voilà ce qui résultait du devoir accompli !
Nicole ne put accepter ce supplice. Elle ne put rester sur ce divan de velours vert, à patienter jusqu’à l’heure de son train, comme les personnes qui arrivaient maintenant et s’installaient sans hâte, réglant leur montre sur l’horloge du quai ou dépliant leurs journaux.