— « Je sais qu’elle passe pour être très coquette. Et ce que j’ai vu de ses allures, de ses toilettes, de sa beauté provocante, confirme assez cette opinion.
— Coquette !… Le terme est indulgent. Mais sa coquetterie n’est qu’un moyen. C’est une créature de proie. Elle ne fait rien sans une raison secrète et un but intéressé. Si elle vient ici, c’est qu’elle veut tirer quelque chose de toi ou de ton mari, tu peux en être sûre.
— Et quoi donc ?
— Je n’en sais rien. Mais je te conseille de te méfier.
— Elle ne m’est pas sympathique, » hasarda Nicole, dont la bienveillance croyait, par cet aveu, concéder beaucoup aux préventions de sa cousine. — « Comment se fait-il, » demanda-t-elle à Berthe, « que, vivant en province, comme moi, profitant moins encore que moi des occasions d’aller dans le monde, à Paris ou ailleurs, tu en saches si long sur un tas de gens, et particulièrement sur leurs mauvais côtés ?
— La comédie de l’existence m’amuse, » répliqua Mme Raybois, « parce que je l’observe avec une lorgnette très claire. Toi, tu as devant les yeux un brouillard d’idéal, un flou de bonté, qui ouate et émousse les traits les plus aigus. Passe-moi le mot, tu n’es qu’une gobeuse. Si tu manques de curiosité, c’est que tu n’es pas perspicace. A quoi bon regarder pour ne pas voir ? Sans la vilenie si merveilleusement variée des acteurs, le spectacle paraîtrait bien monotone.
— Il y a autant de bien que de mal sur la terre, » affirma Nicole. « J’aime mieux n’apercevoir que ce qui est beau. »
Mais, le soir même, elle se sentit un peu démontée, quand, à son tour, Raoul lui dit :
— « Je ne m’étonnerais pas s’il y avait plus que nous ne pensons dans l’amabilité un peu intempestive des Chabrial. Pourquoi viennent-ils, en ce moment d’agitation électorale, dans un établissement comme le mien, qui occupe plusieurs centaines d’ouvriers, et qui doit sa prospérité à la clientèle de l’État ? Chabrial est persona grata auprès du Gouvernement. Et sa femme l’est plus encore, s’il faut croire ce qu’on raconte.
— Qu’est-ce qu’on raconte ?