— « C’est curieux, cette façon que tu as de me parler de Raoul, » observa nerveusement celle-ci. « Quoi qu’il arrive entre lui et moi, comment veux-tu que ma sincérité me fasse tort ?… Raoul n’est certes pas le type du mari aimable. Je souffre de son caractère. Mais ce caractère n’a pas moins de hauteur que d’âpreté. Il est d’une incontestable noblesse. Un tel homme serait plus lésé par un mensonge que par un tort franchement avoué. Je compte bien n’en avoir jamais envers lui. Mais il y a une chose surtout dont je suis certaine : c’est que je ne l’humilierai, pas plus que moi-même, par une basse comédie. Il dédaigne l’amour, mais il estime par-dessus tout la loyauté. J’aimerais mieux perdre son affection que sa confiance.

— Cela veut dire ?…

— Cela ne veut rien dire, puisque c’est de la psychologie abstraite, sans application dans les faits.

— Je souhaite, » dit Mme Raybois, « que tu n’aies jamais à l’appliquer. »

VIII

Presque au lendemain de la reprise régulière du travail, à la Martaude, et une dizaine de jours avant cette élection législative qui enfiévrait le pays, Nicole Hardibert reçut une lettre qui l’étonna. La femme d’un ancien camarade de son mari, en relations peu suivies pourtant avec elle, lui annonçait sa visite.

Jeanine Chabrial, « la belle Mme Chabrial », comme on l’appelait dans les salons parlementaires, avait, pauvre institutrice, épousé un ingénieur, que, par son ambition, sa finesse, sa force de volonté, ses intrigues peut-être, elle venait de lancer dans la politique avec un mandat de député. Ce succès avait d’ailleurs été marqué par une tragique et obscure coïncidence. L’armateur Vauthier, qui, grâce à sa grande situation dans les Bouches-du-Rhône, avait mené et fait réussir la campagne électorale, était tombé, ou s’était jeté, sous un train en marche, à l’heure même où son candidat se voyait acclamé comme représentant de la région. Édouard exerçait précisément chez Vauthier sa carrière d’ingénieur, et c’est là qu’il avait connu, aimé et épousé Jeanine, gouvernante de Lucie, la fille unique de l’armateur.

Aucun rapport, d’ailleurs, ne fut établi, même par les plus malveillants, entre cette mort incompréhensible et la fortune politique d’Édouard Chabrial. Cette fortune s’accentua, rapide. Il est vrai que le nouveau député trouvait au pouvoir un ami très influent, le ministre des Relations Industrielles, M. de Prézarches, d’un républicanisme plutôt tiède, mais dont les attaches avec les partis réfractaires servaient momentanément un Cabinet temporiseur.

La camaraderie d’Édouard Chabrial avec Raoul Hardibert datait de l’École des Mines. Jamais, à aucun moment, elle n’était devenue de l’amitié. Mais une récente rencontre avait ressuscité les souvenirs et le tutoiement. Les jeunes femmes avaient lié connaissance, et maintenant Mme Chabrial manifestait l’intention de venir avec son mari, un jour qu’elle fixait, visiter la Martaude et ses maîtres.

— « Tu connais la réputation de cette femme-là ? » demanda Berthe, lorsque Nicole l’eut priée, ainsi que Raybois, de dîner avec ses hôtes.