— Quelle drôle de chose que l’amour, tout de même ! » s’exclama la femme négligée, trahie, de Gaston Raybois. « Ceux qui sont le moins faits pour le ressentir ne se consolent jamais de ne pas l’inspirer.
— Raoul n’y songe guère. La science et les affaires l’absorbent. Sa boutade de ce matin, c’était une façon de me taquiner, et toi aussi. Avec moi seule, jamais il ne prononce le mot d’amour.
— Pourquoi s’est-il occupé comme il l’a fait de la petite Coursol, sinon pour te rendre jalouse ?
— Mais à quel propos ? Il ne doute pas de moi, pas plus que je n’en doute moi-même. »
Berthe regarda Nicole, qui soutint ce regard. Puis Mme Raybois ajouta :
— « J’ai voulu te mettre sur tes gardes. Voilà tout. Le caractère de ton mari n’est pas simple. Quel être humain est simple ? Mais je crois celui-ci singulièrement compliqué. Penses-y bien avant de parler, ou d’agir, ou de te taire, avant de rien changer, fût-ce par une attitude ou par un silence, dans votre intime vie à deux. Quand on est possédé par un sentiment tel que je le devine en toi, et qu’on a ta franchise, — plus que de la franchise, une transparence d’âme qui rend toute dissimulation impossible, — on peut, sans le vouloir, accomplir l’irréparable.
— J’essaie de te comprendre, » dit Nicole, « mais je n’y arrive pas. Tu parles des complications du cœur, et tu t’imagines lire jusqu’au fond du mien. Pourquoi ?… Pour une supposition, moins qu’un indice. Mais, crois-en cette franchise que tu m’attribues : si je t’affirmais que tu te trompes, je mentirais moins à coup sûr qu’en convenant de ce que tu supposes.
— Soit. Aussi n’est-ce pas de cela qu’il s’agit. Je te dirai simplement : ne gaffe pas avec Raoul. »
Une souffrance croissante altérait le visage de Mme Hardibert. Cette intrusion presque brutale dans son secret, sans qu’elle l’eût d’ailleurs provoquée ni qu’elle sût s’en défendre, lui faisait mal, mais s’imposait toutefois à une nécessité de son âme — peut-être justement à ce besoin de vérité qui lui rendait trop lourd le mystère. Quelle abrupte conseillère pourtant, cette Berthe ! Incapable de toucher sans le dévelouter avec ses doigts secs, à la délicatesse d’un sentiment que Nicole supposait au-dessus de toute perception vulgaire.
Comment une Mme Raybois, instruite de l’amour par les seules frasques d’un mari grossièrement coureur, comprendrait-elle les subtilités merveilleuses dont s’était tissu, dans la poésie de Bruges et les frais souvenirs de la Martaude, un rare et unique lien sans matérialité coupable ? D’autre part, que pouvait saisir cette petite bourgeoise presque sans culture, d’un esprit vaste comme celui de Hardibert ? Ne s’égarait-elle pas d’un côté comme de l’autre ? Cependant sa décision tranquille, si étrangement indépendante de toute convention, de tout préjugé, presque de toute morale, cette espèce de stratégie sexuelle, exercée contre la faiblesse dans l’amant probable et en même temps contre l’imprévu dans le mari, ne laissait pas que de bouleverser le rêve de Nicole.