— « Vous êtes préoccupée de monsieur Chabrial. Vous craignez qu’il ne veuille trop voir, et qu’il ne se fatigue, n’est-ce pas ? » demanda Nicole.
Elle faisait les honneurs à ses hôtes avec tant de bonne grâce qu’on aurait juré qu’elle y prenait plaisir. Pourtant rien ne lui semblait plus antipathique que ce type de mondaine à l’âme sèche sous une physionomie voluptueuse, d’une coquetterie si provocante que toute femme en était gênée auprès d’elle, même sans avoir les raisons directes de jalousie qui, en ce moment, mettaient la pauvre Berthe à la torture.
Jeanine retint à peine un sourire moqueur à la supposition d’une sollicitude qui lui eût fait redouter un peu de chaleur pour son mari. Cependant elle trouva bon de s’y prêter, et murmura :
— « Il fait si lourd ! Nous aurons certainement de l’orage. Édouard ne peut le supporter.
— Et mon cousin, si dur pour lui-même, ne songe pas assez que les autres peuvent avoir moins d’endurance, » avança Mme Raybois, enchantée de faire contraster l’énergie de Raoul avec la mollesse du médiocre sire que cette pécore menait par le nez.
Elle s’attira un regard de la plus dédaigneuse indifférence. Car cette provinciale mal mise, sans grâce, et dépourvue de toute influence, même dans son modeste milieu, comptait pour Mme Chabrial moins qu’un des deux chevaux, Capon et le Brûlé, qu’elle apercevait maintenant, hissant d’un pas de sommeil, le long de l’allée montante, la victoria où le chef d’usine et le député s’absorbaient dans une causerie sans distraction.
Que disaient Hardibert et Chabrial ?
Voilà ce qui préoccupait Jeanine, beaucoup plus que le geste machinal par lequel son mari s’épongeait le front, et, de temps à autre, s’éventait avec son chapeau. Édouard avait-il été persuasif, sans trop de réticences ni trop de brutalité ?… Pourrait-elle rapporter à M. de Prézarches, ministre des Relations Industrielles, son amant, l’assurance à laquelle tenait celui-ci, autant qu’elle-même d’ailleurs, car sa fortune personnelle et la situation de son niais de mari s’attachaient aux destinées du Ministère. Il ne fallait pas que le Cabinet fût mis en échec avant d’avoir obtenu le vote pour le rachat des lignes du Centre, où tant d’intérêts personnels étaient en jeu. Ah ! si seulement elle avait pu négocier elle-même avec Hardibert, comme naguère avec son adorateur Gurdenthal, le banquier israélite !… Ne l’avait-elle pas retourné comme un gant, ce financier roublard et noceur, le « gros Momo » des coulisses et des cabinets particuliers ? La besogne devait être moins facile ici, avec ce directeur de la Martaude, — un monsieur à la rude figure, au ton cassant, à l’âme tout d’une pièce et hérissée d’échardes comme une bille de chêne mal équarrie. Un de ces êtres qui n’ont pas de vices, qu’on ne peut pas prendre par leurs vilains côtés, les seuls faciles à saisir. Sûrement ce pauvre Édouard ne serait pas de force… Et Mme Chabrial s’énervait, tout en répondant par des mots vagues et de fuyants sourires aux essais laborieux de causerie où s’efforçait Nicole, — une petite femme sans malice, pensait Jeanine, qui eût été ravissante avec un peu de chic et de montant.
Mais, tout à coup, voilà qu’un frémissement, une palpitation de vie, traversa ce bavardage morne. On parlait des derniers livres en vogue, et quelqu’un avait nommé Sérénis.
Nicole ne sut pas qui venait de parler. Un tourbillon passa sur elle. Comme lorsqu’on se laisse bercer, en faisant la planche, dans une eau calme, et qu’une vague, surgie on ne sait d’où, roule sur votre visage en vous coupant la respiration.