C’était Berthe qui évoquait l’absent. Elle le faisait avec intention, sûre qu’à propos du jeune poète, aux lauriers si frais, la snobinette mondaine allait émettre quelque vantardise ou quelque rosserie. Le sincère désir qu’avait Mme Raybois de sauver sa cousine, justifiait en elle la non moins sincère envie de la voir tressaillir de souffrance. Comment une femme laide prendrait-elle à cœur l’honneur et le repos d’une jolie amie, si, pour se récompenser de la garantir, elle n’avait la satisfaction de la torturer un peu ?…

— « Sérénis… » dit Jeanine, avec une moue de sa belle bouche, sinueuse comme un péché. « Vous aimez ce qu’il fait ?… Moi, il m’agace… parce que c’est un faux décadent. Il est bourgeois comme un bonnet grec. Cela se sent… Toutes ses extravagances symbolistes, c’est du battage. Mais il est trop avisé pour n’en pas revenir bientôt. La nouvelle manœuvre s’indique déjà. »

Nicole, dans cette leste appréciation, démêla avec horreur une vérité qui, présentée autrement sur le rempart de Bruges, lui avait fait toucher le ciel. Elle entendait encore l’accent pénétré de Georget :

« Oui… En si peu de temps, madame, vous m’aurez transformé. Vous aurez fait de moi, du jongleur de mots que j’étais, un écrivain sincère. »

Et voilà cette merveilleuse évolution d’âme, ce mystère de leur efficace intimité, cet aveu et cette résolution de l’écrivain que transformait l’amour, voilà tant de divine émotion saccagée par une perspicacité d’autant plus odieuse qu’elle atteignait plus juste. Comment cette femme discernait-elle ce qui sonnait faux dans une page de vers ou de prose ? D’autres s’en apercevaient-ils ? La jeune gloire d’Ogier pouvait-elle subir une éclipse, même partielle, sous quelque ridicule ?…

Berthe vit battre plus précipitamment les paupières de Nicole, contre ses yeux plus foncés, au-dessus de ses joues plus blanches. Elle s’écria, s’adressant à sa cousine :

— « Ah !… je ne suis donc pas la seule à juger ce garçon comme un arriviste, très truqueur, très pratique.

— Il n’y a qu’à le voir, » fit Jeanine, avec une nonchalante oscillation des épaules.

— « Mais nous le voyons, madame. Il est reçu dans cette maison en ami, » prononça Mme Hardibert, avec une lenteur appuyée, aussitôt trop bien comprise.

— « Oh ! en ce cas, je vous demande pardon. Du moment que monsieur Sérénis est votre ami… »