— Vous le savez bien. »
Elle détourna les yeux, glissa devant lui par un étroit corridor où l’on ne passait qu’un par un. Bientôt ils se trouvèrent dans les salles de composition, où les caractères du seizième siècle reposaient encore dans les casiers.
Sérénis prit les lettres de métal, d’une fonte si pure, en fit couler quelques-unes entre ses doigts.
— « Les voilà, les séductrices… » murmura-t-il.
Son geste, son âpre sourire, son regard d’horreur et d’amour, disaient sa fièvre d’écrivain, le tourment sublime et vaniteux, la misère et la beauté, tout le meilleur et tout le pire de ce qui aboutit là, dans le flot de ces petits signes de plomb, pour les faire sauter et s’assembler sous les doigts du compositeur.
— « Voyez-vous, madame… Il faut comprendre. Pourquoi voulez-vous que le public retienne un nom terne, ridicule, aux syllabes ouatées ?… Georget Selni… J’aurais mis vingt ans à imposer ce nom-là. Tandis que, même ignorant de l’œuvre, un critique, un passant, garde dans l’oreille, dans l’esprit, les sonorités qui l’amusent… Ogier Sérénis… On demande qui c’est, — avant même que ce soit quelqu’un.
— Vous avez raison. J’étais injuste, » prononça Nicole.
« Injuste… » Son camarade d’autrefois ne lui était donc jamais devenu indifférent, puisqu’un sentiment si arrêté existait en elle, à son égard ? Comme il s’en doutait, dans ces dernières années !… Aussi bien de la persistance du souvenir que de la surface hostile superposée, mince et inconsciente, à la moisson des enfantines sympathies. Une gelée blanche sur une floraison de printemps. Nicole avait grandi, elle s’était mariée. Et tout à fait suivant la loi de son âme sérieuse, avec un homme de science et d’action, beaucoup plus âgé qu’elle, Raoul Hardibert, l’inventeur presque génial que le père de Nicole appelait un jour, pour un conseil technique, à l’usine de la Martaude, et qui y resta, bientôt associé, puis gendre, puis successeur, du patron.
Ogier Sérénis n’était encore que le petit Georget Selni, lorsque Hardibert vint à la Martaude. Il se le rappelait fort bien, et il avait ses raisons pour cela. De tristes raisons. Car son père, à lui, ingénieur à l’usine, s’exaspérant de jalousie contre l’intrus, à mesure que celui-ci grandissait en faveur et en autorité, laissa peut-être sa vie et un peu de son honneur dans la sourde lutte. Selni mourut, en effet, d’un accident de machine. Mais la machine avait été construite d’après les plans de Hardibert. Et le bruit courut que la victime s’était exposée à un danger mortel en essayant de fausser dans les œuvres vives la création de son rival. De ce bruit, le jeune garçon ne sut rien, ou peu de chose, et, naturellement, rejeta ce peu de chose comme une calomnie abominable. Quoi qu’il en fût, M. Dervangeaux, le chef d’usine, se montra parfait pour le fils de son malheureux ingénieur. Il devint le tuteur de Georget, qui déjà, et depuis des années, avait perdu sa mère.
Durant quelques étés de vacances, la camaraderie s’accentua entre le lycéen et Mlle Dervangeaux, tous deux du même âge. Puis le mariage se décida pour l’une, le Quartier Latin absorba l’autre. M. Dervangeaux mourut. Georget Selni commença de signer « Ogier Sérénis » des poèmes et des articles, où, comme il le disait fort bien, ce qui parut le plus original, c’était cette signature. Mais tout à coup, une aube de célébrité se leva pour lui, d’une scène de théâtre « à côté », pour deux actes d’une impression secouante et étrange. La presse emballée cria au chef-d’œuvre. Les spectateurs de l’unique représentation en dirent merveille. Des directeurs demandèrent la pièce à Sérénis. Il refusa. Ainsi l’effet produit s’accrut. La réputation du petit drame grandit de toute la curiosité d’un public nombreux et ardent, qui se fût désillusionné ou blasé devant le spectacle offert, et qui continuait à trépider dans l’irritation du désir. Pourtant de telles tactiques, et le pseudonyme à cimier, n’allaient pas sans faire traiter Sérénis de poseur.