— Oh ! non. Mais je ne puis empêcher que mes ouvriers le soient. Je le serais à leur place, comme eux ignorant des lois économiques qui régissent les sociétés modernes, en même temps qu’héritier de générations religieuses ayant cru aux lois divines qui régissaient les sociétés anciennes. Le peuple a une mentalité toute métaphysique. Il ne conçoit pas la réalité. Trop longtemps il en a oublié les nécessités si dures, en allant dans les églises écouter les prêtres qui lui promettaient le ciel. Aujourd’hui, il va dans les meetings politiques, écouter les farceurs qui lui promettent l’égalité de bien-être pour tous et le partage des richesses. Ne doit-on pas lui fournir un idéal nouveau, puisqu’on lui a enlevé l’idéal d’autrefois ?…
— Mais, » dit Chabrial, « cet idéal nouveau, il est mensonger !
— S’il était vrai, ce ne serait pas un idéal.
— Et quand la déception viendra ?
— Elle ne sera pas plus amère que l’écroulement de tant d’autres rêves. L’immuable réalité n’en deviendra ni meilleure ni pire. Il y a une somme de causes qui doivent produire leurs effets, quoi qu’en pense et quoi qu’en dise l’humanité. Les événements nécessaires s’accomplissent toujours malgré nous. »
Hardibert prononça cette réplique d’un ton bref et détaché, comme s’il jugeait oiseux de résumer en quelques phrases, forcément trop abstraites, tout un enchaînement formidable d’idées absolument incompatibles avec la façon de raisonner de son auditeur. Et tout de suite, dans une intonation très différente :
— « Mais tu avais autre chose à me dire. Quelle est donc cette énigme dont tu m’annonçais l’explication ? Je suis plus loin que jamais de la deviner, je t’assure. »
Le député perdit un peu de son assurance. Son visage massif et sanguin, dont une pointe de barbe châtaine corrigeait à peine la lourdeur, se décolora visiblement. Mais il le détourna aussitôt et se remit en marche. Il évitait ainsi le regard gênant de son compagnon.
— « Voyons… Ce n’est pas à un homme comme toi, connaissant la vie et les choses, que je devrai mettre les points sur les i. Ne t’ai-je pas démontré pourquoi, et à quel point, le Gouvernement tient au bon résultat de l’élection ?
— Parbleu, oui. C’est assez clair.