— Pourquoi ?

— Parce que, » prononça Hardibert avec force, « je ne dirai jamais à un homme, fût-ce au plus obtus de mes manœuvres : « Tu as une chimère de bonheur… Renonces-y, ou je te jette à la misère, toi et ceux que tu aimes, ceux que ton travail nourrit. »

Chabrial, vivement, saisit le mot au vol :

— « Une chimère de bonheur… Tu le reconnais… Une chimère !

— Soit ! » convint l’usinier. « Mais, pour le pauvre diable, c’est la meilleure part de la vie. Quand il glisse son bulletin dans l’urne, il entrevoit un avenir de félicité. Il rentre… Il dit à sa femme : « Si notre candidat est élu, les choses iront mieux pour nous. On mangera plus souvent de la viande, tu auras des robes neuves, et, plus tard, nos enfants seront des messieurs. » Cela s’appelle l’espérance, Chabrial. C’est aussi sacré que le pain. »

Le mari de Jeanine eut un mouvement. Hardibert, s’arrêtant de marcher, lui mit une main sur le bras :

— « Lorsque toi, lorsque les démocrates qui pensent comme toi, vous avez accordé à cet homme le droit de vote, pourquoi n’avez-vous pas raisonné comme aujourd’hui sur son ignorance, son aveuglement, son besoin de tutelle ? Vous avez pensé qu’il se contenterait à perpétuité de votre État bourgeois, de votre Providence administrative. Le droit divin du rond-de-cuir… après celui de la couronne. Allons donc ! Un coussin percé n’a pas le prestige d’un diadème ! »

Le rire sardonique de Raoul abasourdit son ancien camarade. Le jacobinisme borné de Chabrial ne comprenait rien à cette alliance d’une philosophie, incrédule aux panacées de la politique, dédaigneuse du puéril espoir des masses, avec un esprit de justice et une générosité qui respectaient ce même espoir.

Il murmura :

— « Tu n’es pourtant pas socialiste ?…