« Je souhaite qu’ils se prononcent dans votre sens, » avait dit Raoul. « L’élection du socialiste serait des plus fâcheuses, aussi bien pour nous, patrons, que pour vous, ministériels. »

Des phrases de ce genre, et le nuage dont s’assombrissait le front du directeur au nom de Coursol, — un propagandiste par le fait, sur qui, de haut, on avait l’œil, — illusionnaient Chabrial quant à la facilité de sa mission. Car c’était bien une mission, et des plus scabreuses, dont il essayait de s’acquitter. La netteté de Hardibert allait le forcer d’en préciser les termes.

— « Non, mon cher, » déclara celui-ci, « ne compte pas que j’arracherai un vote, même raisonnable, à mes ouvriers, par une pression morale ou matérielle, par ma puissance redoutable de patron, qui tient en main le pain de tous ces gens-là.

— Même si pour conserver le pain, comme tu dis, de quelques énergumènes, tu mets en péril celui de tous ?…

— Et de quelle façon ?…

— Tu le sais aussi bien que moi… On leurre les classes ouvrières avec les programmes socialistes. On les mène à des expériences désastreuses… Elles y vont en aveugles, éblouies par des mots sonores, incapables de raisonner ou de prévoir. »

Hardibert, non par insouciance, mais en philosophe qui sait que certaines évolutions sont inévitables, haussa les épaules.

— « Hélas !… le troupeau humain n’a jamais marché autrement.

— Mais ici, dans une circonstance déterminée, quand tu peux, en étendant le bras, retenir au bord du gouffre ces pauvres moutons de Panurge, tu refuses… sous prétexte que ce serait abuser de ton pouvoir de patron !…

— Je refuse.