— « Et ton dernier mot ?…

— Je te l’enverrai demain, » répliqua le directeur d’usine, qui déjà escaladait la pente gazonnée.

— « Grotesque !… » murmura Jeanine, dans le souffle plus vif du soir. Car la voiture filait à un trot extraordinaire de Capon et du Brûlé.

A quoi s’appliquait le vocable ? A la gauche tentative de son mari pour arracher, au dernier moment, une réponse, quand il n’avait pas su l’obtenir de toute la journée ?… Au congé si brusque de Hardibert ?… A l’effarement de leurs hôtes pour une feuille qui remuait dans un taillis ?…

Édouard hésita sur l’interprétation, et ne jugea pas à propos d’éclaircir son doute. Savait-on ce qu’Honoré pouvait entendre de son siège ? D’ailleurs, le silence maussade de Jeanine valait mieux que ce qu’elle aurait à lui dire quand elle serait fixée sur l’échec, plus que probable, de sa négociation. Elle tenait tant à ce qu’il rapportât cette assurance de succès au Ministère ! Elle se préoccupait tellement de son avenir ! Vraiment le pauvre garçon éprouvait plus de peine à lui causer ce déboire que d’inquiétude pour la politique de ses protecteurs, même de cet excellent Prézarches, qui devait créer à son profit une Direction générale des chemins de fer.

Cependant Hardibert atteignait l’allée supérieure et criait :

— « Nicole !… Nicole !… Me voilà !… »

Dans l’ombre profonde, sous le couvert des arbres, sa femme s’arrachait à deux bras, qui, d’une étreinte insensée, venaient de la saisir.

Ogier Sérénis était là. Il avait commis cette dangereuse escapade d’arriver à la Martaude, le soir, pour s’introduire dans le parc à la faveur du crépuscule, guetter celle qu’il aimait, puis frapper son imagination et son cœur en une apparition romanesque. Dans ce but, il avait évité la gare de Sézanne, pour que sa présence ne fût pas signalée, parvenant ici par des détours, et au moyen des véhicules les plus bizarres. Son voyage s’achevait par une longue course à pied. A l’instant, il franchissait la grille ouverte, et c’est tout juste s’il avait eu le temps de grimper dans la contre-allée et de se jeter sous bois pour éviter la rencontre de la voiture. C’est après lui que les chiens avaient aboyé, c’est lui qu’ils avaient dépisté dans le massif. Bien lui en avait pris d’avoir fait, dans son récent séjour, la connaissance des deux redoutables bêtes, qui, sans cela, eussent tôt fait tourner au drame son inconséquente idylle. Mais Mâtho et Tanit s’étaient immédiatement calmés en flairant cet ami dont ils appréciaient les caresses magnétiques et chaleureuses. Les animaux d’une maison se prennent vite à l’atmosphère de langueur tendre qu’y apportent les amoureux. Aussi, quand Nicole eut grimpé à leur suite, ils revinrent à elle, dans un froissement d’arbustes, leurs grands corps tout frémissants de joie, leurs queues nerveuses fouettant l’air, pour retourner aussitôt vers Ogier, qui, la voyant seule, s’avançait dans le taillis.

— « Mon amour !… N’ayez pas peur !… C’est moi !… »