— Oui. En deux mots, voilà. On me met le marché à la main. Ou je perdrai la clientèle de l’État, ou je consentirai à le servir par certaines manœuvres politiques.
— Quelles manœuvres ?
— Contraindre le vote de mes ouvriers. Renvoyer ceux qui proclament trop haut des théories collectivistes. Et, naturellement, Coursol.
— Coursol !… Tu ne peux pas. J’ai promis à sa fille qu’il resterait.
— Et moi, je le lui ai promis à lui-même.
— Alors ?
— Laisse-moi, » fit Raoul, « baiser ta petite main pour cet « alors ».
Il le fit comme il le disait. Un changement singulier apparaissait en lui. La secousse profonde faisait surgir à la surface tout ce que son caractère concentré recélait au fond, et ce que, du reste, il avait de meilleur. Dans son accent adouci passaient de la tendresse, de la confiance, une estime singulière pour cette âme féminine, avec laquelle il cherchait une entente sur le domaine de la loyauté, du devoir, du sacrifice. Pas de dédain, ni d’ironie, pas de mesquines contradictions de mots. Est-ce maintenant qu’il était lui-même, ou d’habitude, sous l’anguleuse enveloppe du caractère ? Mais à quelle minute est-on soi-même ?… La Nicole qui marchait là, à son côté, qui allait lui répondre, était-ce la Nicole de Bruges, hallucinée par des rêveries trop aiguës, par des yeux trop caressants ? Ou la Nicole du bosquet de ténèbres, foudroyée par une révélation brûlante ?… Ni l’une ni l’autre. Déjà, dans la créature charmante, indistincte et suave sous la nuit, s’éveillaient des possibilités, endormies aux profondeurs de l’être, et que dégageaient les circonstances. L’attitude de son mari, en se transformant, la transformait. Puis, de nouvelles perspectives morales se dessinèrent.
Raoul expliquait :
— « Comprends-tu bien ce qu’on attend de moi ?… Expulser des ouvriers à cause de leurs opinions. Influencer par menace le vote des autres. Persuader à tous ces électeurs soi-disant libres, que l’indépendance de leur suffrage ne s’accorde pas avec la nécessité de gagner leur pain.