— Si… J’en suis sûre. »
Il y eut un silence. Leurs pas les avaient ramenés près de la maison, autour d’une pelouse découverte, au sommet du parc. Cet endroit dominait l’usine et le village. La transparente nuit d’été leur laissa distinguer l’élancement des cheminées gigantesques, les longs toits luisants des halls, et, plus loin, parmi l’amas noir des habitations, — humbles demeures tassées et chétives, — les petites lumières des foyers incertains. Constellations soucieuses et éphémères, sous la sérénité immuable des constellations célestes. De quelle splendeur brillaient ces vastes étoiles au-dessus de ces étincelles jaunâtres — plus touchante pourtant que la magnificence enflammée des astres !… Le mystère de la vie consciente et de la douleur était là. Et pour cette frêle palpitation, sur les planètes tièdes, chauffaient sans relâche, éternellement, les fournaises énormes des soleils.
— « Mon ami, » dit la voix tremblante de Nicole, « je suis avec toi dans ce qui est notre devoir. Tu ne renverras pas un seul ouvrier. Tu sais bien que je ne tiens ni au luxe ni à l’argent. Ce qui m’inquiète, c’est toi… tes inventions, tes expériences… ces nouvelles machines qui coûtent si cher… Comment feras-tu ? Ne vivais-tu pas pour tout cela ? »
Lentement, avec une intonation basse et profonde, Raoul répondit :
— « Je vivais peut-être trop pour cela. Je négligeais un peu le cher trésor que je possède. Petit Niclou, pardonne-moi si j’ai été un mari bourru, désagréable… Tu m’apparais si simplement généreuse, ce soir, que j’ai des remords…
— Tais-toi… tais-toi… » murmura-t-elle.
Mais il poursuivait :
— « Voilà le bon côté de ce qui nous arrive. Je me verrai astreint à des travaux plus pratiques, et m’enfoncerai moins dans les calculs abstraits. Alors, près de toi, je ne serai pas si absorbé. D’ailleurs, je ne veux plus l’être… Tu finirais par ne plus savoir combien je t’aime, si vraiment, si profondément… Tu n’en as jamais douté, dis, mon Niclou ? Va, tu n’auras pas à regretter ta vaillance de ce soir… Je te rendrai heureuse, mignonne. Tu le mérites si bien !… »
Il s’arrêta, surpris, car elle fondait en larmes. Qu’avait-elle ? Le sacrifice accepté était-il au-dessus de ses forces ? Craignait-elle le changement de situation, la gêne possible ?… Hardibert la questionnait sans obtenir de réponse. Il l’entraîna vers un banc, la fit asseoir, et, presque effrayé des sanglots qui la secouaient, il parla de lui chercher quelque chose à boire, d’appeler sa femme de chambre.
— « Pour rien au monde ! » fit-elle, se cramponnant à son bras.