—Le peuple ...» murmura Crapart. Voulez-vous que je vous dise?...»

Le fils de l’ancien savetier s’interrompit. D’un regard circonspect, il explora la pièce, pourtant exiguë, et où ils étaient seuls. Chopette, malgré ses velléités combatives, n’avait pu suivre la causerie jusqu’au bout. Elle sommeillait, sa belle jeune tête renversée contre la peluche vieil or du divan.

—«... Le peuple,» reprit celui qui, à l’instant, revendiquait une humble origine, «il nous fera le quatre-vingt-neuf de l’alcoolisme et de la tuberculose. Le Tiers Etat se développait depuis mille ans quand il a établi son régime. Il apportait ce que vous avez dit tout à l’heure ... Vous avez même bien dit ça ... Comment donc?... Le génie, la science, le progrès, les inventions, les machines ... Qu’est-ce que nous apporteront les gaillards de la C. G. T. et de la grève générale? Quel sera leur droit de rénover l’ordre social?

—Le droit à la force,» dit Clément Fontès.

Il se leva là-dessus, d’une détente soudaine. Que dire après cela? Comment expliquer?... Cette beauté de la force ... il ne la voyait pas seulement comme sa brève réponse l’évoquait pour un Ferdinand Crapart: dans l’oppression, les coups, le sang. Certes, quand toute autre force manque, celle de la lutte hardie est encore la plus saine, la moins mensongère, la plus conforme aux exigences mystérieuses de la sélection. Mais le droit à cette force-là, le droit à la force du glaive, si la bourgeoisie n’osait y recourir, c’est que toutes les autres formes superbes de l’énergie défaillaient en elle. Force sur soi-même,—se passer du luxe, par quoi la caste jouisseuse devient l’esclave et l’ennemie de la caste laborieuse. Force de ne pas mentir, de ne pas leurrer le prolétaire pour lui extorquer un bulletin de vote, unique brebis du pauvre, convoitée, sollicitée, enlevée par celui qui veut être riche. Force du travail, force de la discipline, force de la hiérarchie, force des symboles,—contraintes et jougs, tout ce qui arrache rudement à l’être humain le maximum de son effort.

«Le jeu de ces forces-là se rétablit toujours.» Telle était la pensée de Fontès. Essentielle condition de la vie sociale,—de toute vie: les énergies en mouvement. Le droit sacré d’être fort, d’agir en fort. Quand la décadence d’une société la rend lâche, timorée, l’incite aux complaisances peureuses, par lesquelles elle croit sauvegarder son bien-être, sa paix, c’est par une éruption de force brutale, violente, que l’édifice pourri croule, que l’air s’assainit, que les sèves neuves circulent ... Le règne inéluctable et magnifique de l’énergie recommence.

—«Ah! vous en avez jaboté,» bâilla Mlle Miroir. «Et on dit que les femmes sont bavardes! Non!... mais croyez-vous que toutes vos parlottes changeront le monde de l’épaisseur d’une queue de puce?

—Mademoiselle Chopette,» fit Clément, «vous venez de prononcer la parole la plus profonde ...

—C’était bien la peine d’en dire tant d’autres!» cria-t-elle avec son rire de nacre et de pourpre. «Quel coup de rasoir!... Toi qui parles de tes ouvriers, Ninand ... Voilà ce que j’appelle une soirée sabotée!»