—La haine!...» cria Crapart. «C’est du propre!... Nous haïr, nous, les bourgeois ... Méditer notre ruine, la destruction de notre société parlementaire, qui est, avant tout, démocratique ... Car le parlementarisme, depuis qu’il existe, n’a cherché qu’à éduquer le peuple, à améliorer son sort.
—Voilà son vice,» dit Fontès. «On n’éduque pas les autres. On ne dispense pas aux autres leur sort. L’ouvrier se formait suivant les nécessités de sa vie. Il faisait son propre apprentissage, dans son milieu, par ses moyens. Depuis que nous remplaçons l’apprentissage par des écoles professionnelles, suivant des méthodes bourgeoises, l’habileté industrielle de la France baisse. Ces écoles, qui coûtent au budget des sommes folles, donnent les plus piteux résultats. C’est comme le bonheur. Depuis que l’État bourgeois a l’entreprise du bonheur du peuple, le peuple ne connaît plus l’insouciance ni la joie. Aussi, vous voyez ... il reprend en sous-œuvre l’organisation de son bonheur, à lui. Il entend le créer comme tout bonheur se crée: par la conquête. Il revient aux lois éternelles et terribles qui sont les conditions mêmes de la vie, et que l’humanité ne rejettera jamais. Il est dans le vrai, et nous sommes dans le faux. Nos sophismes n’ont plus de prise sur lui. Nous n’y croyons plus nous-mêmes. Alors nous tremblons ... Et lui commence à rire, car il sent notre peur. Nous lui crions hypocritement: «La paix ... la paix ... l’amour ... la fraternité.» Et il répond, avec la grandeur de la vérité sauvage: «Allons donc!... La haine!... la guerre!... la lutte!... Avec cela, vous avez fait la société d’hier. Avec cela, nous ferons la société de demain!...
—Elle sera jolie, la société de demain!» observa Crapart.
—«Pourquoi vous, les bourgeois, ne défendez-vous pas la société bourgeoise, si vous la croyez bonne, ou seulement si elle vous convient?
—La défendre?... Comment?... A coups de fusil?
—Vous l’avez bien fondée à coups de guillotine. Vous avez décapité l’aristocratie, devenue inutile. Vous vous êtes glorieusement rués avec tous vos moyens de progrès: la science, le crédit, le génie, l’art. Vous avez fait à la France un dix-neuvième siècle éblouissant. Vous avez le droit de défendre votre œuvre,—qui est aujourd’hui toute la patrie. Mais voilà ... Vous ne croyez pas à votre droit ... Vous l’avez trop aliéné, renié ... Vous vous êtes embarqués dans des mensonges ... Vous en mourez ... Vous n’osez plus dire que la force est nécessaire, qu’elle est saine, et qu’elle est belle ... D’autant plus belle qu’on ne l’emploie jamais sans risques. Et puis, vous êtes affaiblis, énervés ... Vous avez peur.
—De quoi?
—De tout.
—Elle est bonne!...» s’écria Crapart. «Je suis là ... moi ... je vous écoute. Mais, mon pauvre ami, je ne suis pas un bourgeois, moi ... Je suis un enfant du peuple ... Mon père était cordonnier ... Pas même ... savetier ... oui ... dans une échoppe. Et vous, Fontès, vous, un architecte, vous êtes un bourgeois ... plus que moi.
—Mais il n’y a pas de mal à être un bourgeois, monsieur Crapart. Seulement, si on veut le rester, il faut être un bourgeois fort, matériellement et moralement fort, qui ose proclamer son droit à la force, conquis par la lente ascension de ses ancêtres, ou la rapide ascension de sa propre énergie aux bénéfices sociaux réservés à l’élite. Il ne faut pas s’offrir des soupers de cent francs dans des cabinets particuliers, en disant: «Le peuple est sacré, le peuple est souverain. Nous ne vivons que pour le peuple.» Autrement le peuple fait ce qu’il a fait ce matin sur votre chantier ... En attendant qu’il fasse autre chose. Le peuple est comme tous les autres despotes, monsieur Crapart. Il sait très bien pourquoi on le flatte. Un jour il se lasse d’entretenir ses courtisans.