Une seule cause de doute,—mais qui ne tint pas, à la réflexion: pourquoi le meurtrier n’avait-il pas supprimé l’instrument de son crime?
D’abord, le lendemain, quand il l’avait rapporté, après l’avoir fait arranger par Garuche, l’autopsie n’avait pas encore eu lieu, ou les résultats n’en étaient pas publiés. Comment croire qu’on découvrirait cette parcelle de métal, qu’elle se retrouverait intacte en sa petitesse, que l’instruction en pourrait faire cas? Une fois ce détail connu, n’était-ce pas imprudent d’aller reprendre un instrument que, peut-être, avaient utilisé depuis le matin l’architecte ou l’un de ses employés. La possibilité matérielle avait aussi pu faire défaut. Pénétrer dans le cabinet de travail, rouvrir la boîte, s’emparer de ce grand compas, s’en débarrasser de façon à ce qu’on ne le retrouvât jamais, n’était pas un problème si simple. D’ailleurs, pour un esprit non scientifique, le maquillage opéré par Garuche suffisait. Il fallait être un observateur doué de la sagacité de Clément, prévenu par mille présomptions, habitué à se servir de ce compas, et possédant toutes les minutieuses données de l’instruction, pour déduire de son aspect actuel ce que l’aîné des Fontès n’avait pas pu ne pas en déduire.
L’assassin, au lendemain du crime, satisfait d’avoir remis en place une arme à laquelle personne ne pouvait songer, devait se fier à la négligence du jeune domestique et de l’employé pour que nul ne s’étonnât d’un compas épointé, si tant est qu’on le remarquât.
Tout s’éclaira pour Clément. Il revécut la soirée qui précéda le meurtre. Certaines intonations dans la voix de Jacques lorsque celui-ci demandait de l’argent ... Un regard qu’il avait eu dans la direction du moulin ... Cette mince figure pâle, si jeune!... Ces yeux ... Était-ce possible?... Oh! la sensation torturante de se retrouver à ce moment-là ... Ouvrir la main pour donner la misérable somme ... Dire oui. Et l’œuvre atroce n’avait pas lieu. Mais quoi!... Quels regrets feraient que la chose ne fût pas accomplie?... Et de tels regrets, purement sentimentaux, ne s’accordaient pas avec les décisions si nettes de sa conscience. N’était-ce pas pour retenir ce malheureux dans la voie funeste que Clément se refusait à céder ce soir-là? Il avait cédé tant de fois! L’heure était venue où il avait dû dire non, avec une rigidité, une sévérité nécessaires. Elle avait été déchirante pour lui, cette heure ... Si lourde de responsabilité, d’angoisse fraternelle ... en face du petit,—même lorsqu’il lui criait qu’il n’était pas de son sang. Avec quelle amertume désolée, dans quelle solitude, il s’était enfoncé parmi les arbres criblés de lune. Nuit maudite!... Louisette dormait là-bas, près de sa chère richesse. Et quelqu’un, dans la maison paternelle, dans la maison du vieux maître-maçon Fontès, rentrait en tâtonnant, cherchait ... cherchait ... la chose qui pût tuer. Oh! bondir en arrière, rentrer aussi ... saisir ce bras ... ce bras dans lequel jadis il avait mis des jouets ... «Petit ... petit!... Que fais-tu?...»
Sortilège des ténèbres bleues, des rayons d’argent ... Mensonge de cette paix profonde ... Nuit qui empoisonnerait la beauté de toutes les nuits à venir ... Nuit qui passerait sans cesse, avec son mystère, son silence, l’impuissante et éternelle velléité du geste sauveur qu’on n’avait pas fait ... La voix du chien ... La palpitation du moulin, comme un cœur qui bat ... Les visions dont on se demande: «Fût-ce ainsi?... La mort l’a-t-elle surprise?... Ou bien?...» Horreur!... horreur!... horreur!...
XI
La Ferté-sous-Jouarre. Un long mur blanc sur un ciel trop pur d’avril,—un ciel où, d’un instant à l’autre, accourent des nuages gonflés de grêle et d’averses. Le soleil est trop chaud dans un air trop frais, traversé d’un vif vent du nord.
Devant la grande porte de bois à double vantail, Clément s’arrête. Il sonne. On ne lui répond pas. Et il franchit le portillon.