A droite, les bureaux. Un escalier extérieur monte à l’étage. Il regarde à peine de ce côté. Ce n’est pas pour les chefs qu’il vient. A gauche, en tas énormes, des débris de meulière, les morceaux trop petits ou trop crevassés, qui ne peuvent pas servir, même à faire un «boitard».

De ce côté, l’immense cour s’étend, parmi l’encombrement des matériaux. Puis, en face, sur toute la longueur, un hangar qui n’en finit plus, protégé seulement par un toit et le mur de fond, sans cloison extérieure.

Fontès l’embrasse d’un coup d’œil. Soixante ... quatre-vingts ouvriers peut-être, y travaillent. Ce sont des condamnés à mort: les piqueurs de meules.

Une pensée retient le visiteur. Il s’immobilise, regarde. Et il se dit:

«Le terrible labeur de ces gens-là, leur lent supplice final, leur fin affreuse, la certitude qu’ils atteindront à peine l’âge mur, et ne connaitront jamais les heures douces de la vieillesse reposée,—qu’importe à notre conscience sociale!... Ses scrupules quant à son droit d’infliger la mort s’éveillent pour les seuls assassins. Et vraiment l’on a trop à faire d’aménager l’agréable villégiature des bagnes, l’hygiène raffinée des prisons, les bains et les cabinets de lecture des apaches, pour garder quelque sollicitude à la vie tragique des travailleurs.»

Un contremaître s’avança:

—«N’avez-vous pas ici depuis peu de temps,» demanda Fontès, «un ouvrier ... Marcel Barbery?

—Je crois ...» dit l’homme.

Fontès en était certain. Et il savait pourquoi son frère de lait s’était fait embaucher dans la fabrique de meules de La Ferté-sous-Jouarre. Marcel, fuyant le moulin, gagnait son pain par le seul métier qu’il connût. Durant son adolescence, lorsque son père se servait encore du vieil outillage, il en avait appris l’entretien. Nul ne le valait pour le «rhabillage» d’une meule. Il utiliserait donc, pour vivre, son habileté professionnelle, d’autant plus aisément que les candidats à ce dur travail se font rares, et qu’on accueille à coup sûr les gens de bonne volonté.

Puis ... il y avait autre chose. Comme tous les meuliers, qui savent que la chalicose pulmonaire les attend infailliblement, et qui disent: «Nous avons une meule dans le ventre»,—le veuf était sûr ainsi de ne pas traîner trop longtemps sa douleur dans une existence dont la prolongation lui paraissait intolérable.