—Assez!...» supplia-t-elle.
—«Souhaitez-vous que je vous le ramène, ma pauvre enfant? Fût-ce en mon pouvoir, j’hésiterais à vous faire ce mal effroyable. Cependant, je vous aimerai jusque-là ... oui ... jusque-là ...
—Par pitié, Clément!... Sur quoi voulez-vous que je vous le jure?... Sur la tête de ma pauvre mère!... Je ne serai pas la femme de Jacques. Il m’a délivrée de lui ... C’est assez pour que je lui pardonne ...
—Vous l’aimez toujours!...»
Comment aurait-il pu se tromper au regard par lequel Xavière lui répondit? Protestation éperdue, reproche désespéré ... autre chose peut-être. Il vit tout cela. Eblouissement. Mais, lorsque, avec une soudaine flamme d’espoir, il l’eut suppliée encore d’accepter ce qu’il lui offrait: l’oubli, la sécurité, la paix, à l’abri de son nom, de sa tendresse,—d’une tendresse dont il ne l’importunerait pas,—et qu’elle s’obstina dans son refus, Clément douta d’avoir bien lu dans les yeux limpides. Il ne put s’arracher du cœur l’idée que Xavière aimait Jacques. Il en souffrait trop, de cette idée, pour ne pas en garder la torture, ni proportionner sa conviction à l’acuité de cette torture même.
De son entretien avec Xavière, de l’impression qu’il en emporta, vint à Clément la force d’accomplir la démarche qui lui coûterait le plus au monde. L’excès de la désespérance, le renoncement à tout bonheur, inspirent aux âmes hautes une espèce de délire du sacrifice. Là où l’homme léger se console, où le faible se suicide, où le méchant se venge, l’être doué de sentiments magnifiques s’exalte dans l’abnégation. La valeur de l’individu se reconnaît surtout à l’usage qu’il fait de la douleur. La surhumanité ne se manifeste que dans l’effort et dans l’épreuve. Pour la jouissance, l’animalité suffit.
Une fièvre généreuse grisait Clément Fontès, une fièvre dont rien ne perçait au dehors, dans son attitude toujours mesurée, tranquille, sur ses traits de calme énergie, au fond de ses yeux graves. Il se rendait à Paris, auprès de son frère. Et il lui fallait sa résolution de se dévouer à Xavière jusqu’à la folie, pour qu’il osât se trouver face à face avec Jacques. Il ne l’avait pas revu depuis la certitude acquise de son crime effroyable, depuis le spectacle de la ruine morale et matérielle où ce crime avait précipité Marcel Barbery. Il ne l’avait pas revu, parce que ce lui serait, pensait-il, intolérable,—parce qu’il ne pourrait se contenir, et que, toutefois, comme il l’avait dit à son frère de lait, il ne se croyait pas le droit de juger l’homme qu’aimait Xavière,—encore moins de le condamner.
Et voici que, de son plein gré, il allait à lui. Non pas armé d’une formidable mission, mais enflammé d’un zèle rédempteur. C’était le salut qu’il lui portait. Un songe ardent remplissait le cerveau de Fontès. Il voyait Xavière prenant la main de Jacques,—cette main qui avait tenu l’atroce compas ... «Enfant,» murmurait-il en lui-même, «tu rachèteras ce malheureux. Et moi qui t’aime, j’aurai donné à ton amour ce pouvoir divin. Oui, j’aurai fait cela, moi, Clément. Je te ramènerai Jacques. Il t’épousera. Je l’y déciderai. Si c’est de l’argent qu’il faut, j’en donnerai. Près de toi, il deviendra meilleur. Je veillerai sur vous deux. Plus tard,—dans longtemps,—je lui révélerai ce qu’il te doit. Si le remords le torture, je lui dirai: «Le bonheur de Xavière efface ton crime. Oublie ... J’ai bien oublié, moi ...»
Par un effort souverain de sa volonté, Clément essayait de trouver à cette perspective une espèce de sauvage bonheur. D’ailleurs, sans s’arrêter à l’analyse de ses sentiments, il suivait sa résolution comme un soldat suit le drapeau, fermant l’oreille à toute voix insidieuse.