II

A grands pas, sans regarder derrière lui, sans attendre de réponse, Clément Fontès avait regagné la maison.

Maintenant il venait de tourner les boutons électriques de son cabinet de travail, et il était seul, dans la vive lumière, enveloppé par le silence profond de la campagne nocturne. Sur une vaste table, des plans, des épures, des devis d’entrepreneurs, tout son travail du soir, l’attendait.

Il fixait, sans rien voir, sur les grandes feuilles blanches couvertes de figures ou de chiffres, deux yeux chargés d’un dur souci. Son cœur battait encore de la fièvre indignée qui avait fait jaillir de lui les paroles de tout à l’heure. Et sa forte conscience, cette chose secrète pour laquelle il n’est pas d’autre nom, cette personnalité intérieure, chez lui exigeante et passionnément préoccupée de bien agir, l’assaillait de questions anxieuses: «N’as-tu pas été trop loin? Ta résolution avait-elle l’énergie de tes paroles? Est-ce cela que tu devais dire? Autant qu’à ton orgueil, pensais-tu à ce malheureux enfant?»

Debout, Clément, réfléchissait. Ses bras croisés comprimaient sa poitrine tumultueuse. Peu à peu, tout s’apaisa. Il s’assit, prononça tout haut:

—«J’ai bien fait.»

Cependant, il essaya en vain d’appliquer son attention aux problèmes de métier qui la sollicitaient. Il eut un geste las, ouvrit un tiroir, et en tira une image, qu’il se prit à contempler.

C’était une carte postale. Elle reproduisait une scène mi-officielle, mi-rustique. Au cours de l’été précédent, un ministre était venu présider l’inauguration d’un buste dans une commune voisine. Clément, qui était maire de la sienne, s’était rendu à cette petite fête. Et il se revoyait, sur le léger carton, offrant la main à une jeune fille, qu’il faisait placer à la tribune d’honneur,—un tréteau de bois, garni de feuillages et de guirlandes en papiers tricolores,—au moment où le membre du Gouvernement commençait son discours. Des ombrelles, dominant la foule, semblaient une couche de champignons. Les casques des pompiers émergeaient en taches claires des ombres violemment noires. Et la mauvaise reproduction photographique transformait les assistants en une peuplade de nègres. Une seule créature n’était pas,—ne pouvait pas être—enlaidie. C’était la svelte fillette,—dix-sept ... dix-huit ans peut-être—à qui Fontès faisait faire place. Comme le mouvement de sa robe blanche était gracieux! Du minuscule visage, l’architecte devinait, plutôt qu’il ne distinguait, les traits suaves, l’expression timide, le regard,—son regard, d’un bleu d’eau et de ciel—et le charme de ses cheveux, d’un blond-roux admirable, mousseux comme une écume de soie. Il l’entendit murmurer: «Merci, monsieur Clément ... Oh! pas au premier rang, je vous en prie!...» Et il se demandait encore si ce recul effarouché venait de la confusion d’être en vue, ou du désir, inconscient ou non, de s’asseoir à côté de Jacques.

Car la carte postale lui montrait aussi son frère, tout ricanant et dédaigneux parmi la naïve emphase de cette cérémonie.

Les yeux de Clément s’attachèrent à ces deux personnages de la vignette, petites figures d’à peine un centimètre de haut ... Jacques Fontès, Xavière Ausserand. A quoi songeait-il? Sans doute, il ne s’en rendait pas bien compte, car il eut trois exclamations, entre lesquelles lui-même eût difficilement établi l’enchaînement d’une pensée suivie.