—Diable!» essaya de plaisanter le mauvais garçon, «tu as des gentillesses!...

—Je te tue!» répéta Clément, en l’arrêtant sous la clarté blanche pour le regarder au fond des yeux.

—«Charmant!» s’écria l’autre en éclatant de rire. «Pour qu’un Fontès ne soit pas accusé d’une peccadille, tu feras d’un autre Fontès un assassin. Logique de Grib ...»

Il n’acheva pas. Clément répétait pour la troisième fois:

—«Je te tue!» d’une telle manière que les lèvres du railleur se refermèrent, tremblantes. Puis l’aîné ajouta:—«Et je ne serai pas un assassin.

—Naturellement ... un justicier, sans doute,» balbutia Jacques dans une dernière tentative de gouaillerie.

L’aîné ne releva pas le mot tout de suite. Une songerie puissante lui courbait le front. Cependant il parla encore, mais d’un accent changé. Ce qu’il dit passa dans la nuit, avec une gravité extraordinaire.

—«Non, pas un justicier non plus. Il n’y a pas de justice pour les êtres humains. C’est quelque chose de trop haut pour eux. Jacques, je n’espère pas être compris de toi. Nous sommes de deux races trop différentes. Pourtant, si de te révéler ma pensée peut te pénétrer de sa force, t’arrêter sur la pente du mal, je vais essayer de te la présenter clairement. La justice, dis-tu? J’y ai réfléchi. Nous n’y pouvons pas atteindre. C’est par la folle présomption de l’exercer, et de l’exercer sans erreur, que les hommes en robe noire ou rouge, et que les jurés, ne sont plus à la hauteur de leur rôle social. Ils n’ont plus conscience de leur devoir—qui n’est pas d’être des dieux et de doser les responsabilités des âmes—mais simplement de protéger les honnêtes gens par une vigoureuse répression des crimes. Par crainte d’une erreur judiciaire, ils laissent pourrir la société. Comme si les pharmaciens laissaient les malades sans remèdes, parce que l’un d’eux, tel jour, sans le faire exprès, a fourni du poison au lieu d’une purge. Pas d’erreurs ..., et ils sont des hommes!... Mais il n’y a pas de justice humaine sans erreurs judiciaires, pas plus qu’il n’y a de médecine sans erreurs de diagnostic. Cependant on ne renonce pas à la médecine. Et on renonce de plus en plus à la justice possible. A l’individu d’établir son droit par la violence, si bon lui semble. Nos juges ne tuent plus le criminel, mais ils acquittent ceux qui le tuent—et, plus souvent encore, ceux qui tuent l’innocent. Crime passionnel, disent-ils. Comme si l’impulsivité de la passion n’était pas la tare contagieuse du détraquement final. Non, Jacques, je ne serai pas un justicier. La justice n’est pas de ce monde. Ce qui est de ce monde, c’est la vie, qui doit être bien vécue. Et c’est la mort—la mort qu’on ne doit pas craindre, ni pour soi, ni pour les autres. La mort sans laquelle la société ne vivrait pas, puisque tout effort humain, tout travail, tout progrès, toute lutte généreuse, comporte le péril de mort. Tu ne veux pas travailler, toi, Jacques. Tu ne veux pas être de ces hommes qui exposent leur vie pour le devoir. Sache donc de moi que ta paresse, ta débauche, la mauvaise voie où tu te plais, ne vont pas non plus sans péril de mort. La sentence que je suspens sur ta tête n’est pas une menace d’assassin, ni une rodomontade de justicier. C’est le mot d’un homme résolu, qui comprend les choses à sa façon, et qui agira suivant sa conscience, en assumant toutes les conséquences de ses actes. Sur ce, bonsoir, Jacques. Conduis-toi comme un Fontès, et tu trouveras en moi un frère. Mais le fils de l’alcoolique Garuche ne promènera pas ses vices par le monde sous notre nom. Tu peux te le tenir pour dit.»