—«L’argent!» reprit l’aîné. «Cet argent, que mon père a gagné avec tant d’efforts ... Cet argent, amassé par lui pour que nous fussions meilleurs que lui, plus hauts que lui, croyait-il ... Cet argent, qui représentait son long travail, sa vie, sa pensée, ses muscles, son sang ... Tu l’as fait couler sur les tapis des tripots et dans les cuvettes des filles!... Ta part en était dissipée avant sa mort même, et ton héritage n’a servi qu’à payer tes dettes. Toi!... Mais regarde-toi,» fit-il en le poussant sous la face de la lune comme devant un miroir. «A ton âge, mon père, l’admirable ouvrier, n’était pas encore compagnon.
—Pourquoi m’a-t-il trop gâté?» riposta Jacques.
—«Misérable!» cria Clément. «Il t’a gâté, il t’a aimé ... Tu le lui reproches! Rends-lui grâce. Car, à cause de cela, je ne t’écraserai pas comme un parasite malfaisant. Il t’a aimé ... jusqu’au bout. Et tu n’étais pas son fils!... Et il l’a su. Il avait oublié ma mère pour la tienne, par une faiblesse de vieillard. Ta mère ... Enfin!... la malheureuse!... Mais tu n’es pas son fils, à lui ... Tu n’es pas mon frère ... Tu es le fils de ce Garuche, de ce braconnier ivrogne, de ce rebut humain, qui roulait sous notre cheval tout à l’heure. Et tu ne l’ignores pas. Car autrement, si coupable que tu sois, je n’aurais pas le courage de te l’apprendre.»
Clément Fontès avait lancé ces phrases avec un déchirement visible, comme si elles s’arrachaient de lui en le laissant saignant d’une blessure plus atroce que celle qu’il voulait faire. Devant cette angoisse, Jacques reprenait son sang-froid. Ce qu’il entendait ne devait pas être une foudroyante surprise. Ou comment aurait-il gardé une maîtrise de soi telle qu’il put répondre en ricanant:
—«Ah! il est fameux, le truc! Tu en as de bonnes, toi, quand tu ne veux pas délier les cordons de ta bourse!»
Ce fut pour Clément un coup d’assommoir. L’abjecte réponse doucha sa fièvre, l’apaisa lugubrement. Il n’eut plus qu’une pitié méprisante:
—«Pauvre enfant! Pauvre dégénéré!
—Décidément, tu tiens à ce mot. Mais tu auras beau dire et beau faire, je suis un dégénéré qui porte ton nom. Mon état civil est en règle,» déclara le plus jeune avec une soudaine arrogance. «Donc, ou tu me tireras d’affaire, ou tu subiras les conséquences de ce que je ferai. Après tout, je n’ai que vingt-deux ans, tu en as trente-cinq. Tu n’as pas d’autre famille que moi. Tu n’aurais pas le beau rôle, toi si fier du nom de Fontès, si tu le laissais dans le grabuge. Et puis, mon vieux, si ce nom n’est le mien que par hasard, pourquoi veux-tu que je le respecte plus que toi-même?»
Nouveau silence. Nouvelle respiration suave de la nuit. Puis les voix humaines s’élevèrent encore. Celle qui parlait eut un accent très doux pour formuler des mots terribles.
—«Écoute-moi bien, mon petit Jacques. Agis comme bon te semble. Mais sache une chose. Si tu déshonores le nom de mon père, je te tue.