La vérité ne pouvait pas sortir. Le paysan suffoquait. Enfin, sous la suggestion impérieuse du regard de volonté, il fallut tout de même prononcer la chose horrible:
—«On l’a tuée!
—Tuée!...»
Clément rentra pour prendre un revolver. Geste machinal. Sait-on ce qu’on fait sous le premier choc d’une catastrophe? Mais aussitôt, il était sur le sentier, courant, avec les poings étendus et frémissants comme pour vaincre tout, et la mort même.
Paulot et Gervais le suivirent. Un gardien de haras, lâchant ses chevaux, galopa derrière le groupe. Puis un laboureur matinal. De sorte qu’ils furent plusieurs à pénétrer dans le moulin à la suite du maire de Theuville.
De ce côté, on traversait le Sausseron sur un enjambement de pierre. La chute bruissait. Paulot, dans son effroi, n’avait même pas songé à fermer les vannes pour arrêter le travail. La grande roue tournait, ruisselante, sans cesse fouettée par l’eau. Son effort puissant, distribué par les arbres de couche, les manivelles, les poulies, les courroies de transmission, se propageait dans les divers organes, d’en bas jusqu’au troisième étage.
Ici, au sous-sol, dans sa gaine de fonte, le concasseur pilait le blé, qui lui arrivait peu à peu de l’énorme «boisseau», où tous les jours, par l’ouverture du grenier, on en jetait trente sacs. Automatiquement le son se séparait du grain broyé, que les chaînes à godets enlevaient aussitôt pour aller le jeter sous les cylindres, à l’étage au-dessous. Dans la pénombre de cette partie du moulin, le tic tac têtu des machines, leur halètement de créatures presque vivantes, leur morne activité, que ne troublait pas l’épouvante humaine, impressionnèrent même un Clément Fontès. Les sacs pendus aux énormes entonnoirs de bois, et qui, rigides et hauts de deux mètres, s’alignaient en file spectrale, semblaient des linceuls de suppliciés.
Clément crispa sa main sur la rampe du raide escalier. Ne traversait-il pas un cauchemar? Une sensation d’irréel le soulagea un instant. Il allait se réveiller.
Mais non.
Le voici à l’étage. Le jour est là—d’autant plus clair qu’il se joue parmi des blancheurs. La farine impalpable saupoudre tout: le plancher trépidant, les gaines en bois des chaînes à godets, qui se dressent comme des colonnes. L’une d’elles est ouverte. On voit monter à toute vitesse les augets, qui portent là-haut, dans le sasseur, la poudre neigeuse non encore blutée. Clément voit comme un disque de brume la rotation d’un volant. Les deux boules d’un balancier vont et viennent. Une courroie sifflante lui barre le chemin. Il ne sait plus. Il se tourne.