«Non,» se dit Clément, qui serra le poing. «Je m’occuperai, moi seul, d’assurer la sécurité du Manoir. Je ne dirigerai pas les investigations brutales de la police vers cette maison ...»
Il réfléchit encore. Ses yeux troublés cherchèrent quelque chose dans l’espace. Le voile des peupliers, de l’autre côté de la ligne, ondula doucement. Il s’en échappa des feuilles pâles. Une bande de poules, effrayée par un chien, sautilla sur le ballast.
«Cette chambre ... cette chambre de jeune fille ... Décidément, non!... Mon devoir n’est pas là ... J’ai le droit de garder ceci par devers moi.» (Ses doigts s’enfoncèrent dans l’étroite poche.) «D’ailleurs ...»
Un coup de sifflet déchira l’air. Le poitrail noir de la locomotive surgit à la courbe de la voie. Clément s’écarta, et, rapidement, revint au quai. Son regard courut sur la file des portières. Allait-il voir, souriant, joyeux, le visage de son malheureux frère de lait—ce visage où, d’avance, il imaginait le ravage graduel, de la stupeur au désespoir.
Marcel Barbery n’était pas dans ce train. Le jeune meunier ne devait revenir que le soir. Et toutes les précautions prises par Fontès ne servirent à rien. Le plus féroce des hasards asséna le coup.
Le mari de Louisette, heureux de rentrer pour savourer à l’aise leur joie toute neuve avec celle qu’il aimait, les mains encombrées de friandises et de cadeaux, ivre à la seule idée des rires, des baisers, des œillades veloutées et malicieuses qui allaient l’accueillir, monta, à la gare du Nord, dans un compartiment de troisièmes. A côté de lui, juste sous la lampe, quelqu’un lisait un journal du soir. Lui, Marcel, la tête pleine de choses délectables, se gardait bien de se distraire avec du papier imprimé. Aussi n’avait-il pas acheté son quotidien. Ce fut sans même une velléité de curiosité que ses yeux se portèrent sur la feuille déployée par le voisin. Un nom, un mot, accrochèrent sa vue ... Poussant une sourde exclamation, lâchant ses fragiles paquets, il jeta vers le papier des mains tremblantes. Quelle scène entre ces parois de bois, dans la rumeur de la course, parmi ces quelques êtres inconnus les uns aux autres, et que rapprocha brusquement l’apparition foudroyante d’une telle douleur!
Barbery voulait ouvrir la portière, descendre. Pourquoi? l’infortuné croyait-il courir plus vertigineusement que la vapeur? Il ne savait pas ... Il criait des mots inarticulés. Il demandait aux gens de lire les lignes affreuses, dans l’espoir insensé qu’ils y verraient autre chose, un autre nom ... Parce que ce n’était pas possible que ce fût le nom de sa Louisette! Tous les jours, il y a des histoires pareilles dans les journaux. Tous les jours des créatures humaines meurent sous le couteau qui perce les chairs, sous le marteau qui assomme. Tous les jours des yeux humains se vitrifient dans l’horreur, gardant la vision de l’arme aux mains du meurtrier. Mais quoi!... C’est un fait-divers. On lit cela. Ça n’empêche pas de plaisanter, de faire des projets, d’être gai, de bien dîner ensuite. Tous ces assassinés, ils ont des noms qu’on ne connaît pas. Mais Louisette, voyons!... Louisette Barbery ... Vous savez bien, la jolie meunière de Theuville?... Celle qui rit pour un rien, qui chante comme un oiseau ... Sa femme, à lui, Marcel, sa Louisette ... Allons!... allons!... Impossible ... Un cauchemar abominable ... D’abord les journaux, c’est plein de choses fausses.
Suprême ressource, que renforça la charité des témoins pour apaiser la frénétique torture, pour faire patienter cet homme à demi fou, au long du calvaire que fut ce voyage,—si court et pourtant interminable,—jusqu’à Valmondois. Là, à la gare où attend la correspondance, on savait la vérité, mais personne n’osa la déclarer tout entière.
—«Madame Barbery est blessée,» dit-on vaguement.