—Oh!» fit la foule.
—«Ces revolvers que l’on confisque, sont, d’ailleurs, revendus à la criée par la préfecture de police. Et ces ventes, ignorées du public honnête, fréquentées par les seuls rôdeurs de barrière, fournissent à très bon marché, à des prix dérisoires, des armes excellentes aux assassins professionnels.»
Fontès reprit haleine, pour laisser s’opérer dans les cerveaux la déduction logique. Puis il ajouta:
—«Eh bien, moi, je vous le déclare, ce sont les honnêtes gens qui ont le droit de porter les armes. Et comme ce sont eux qui font les lois—puisqu’ils sont jusqu’à présent la majorité—c’est à vous tous d’exiger que ce droit soit bien établi. En attendant, comme votre vie importe plus qu’une contravention, armez-vous, exercez-vous au maniement des armes, et profitez de chaque démêlé à ce sujet avec la police pour crier très haut votre liberté, votre liberté primordiale, la plus sacrée de toutes, qui est de défendre votre vie, celle de vos femmes, la vie et la pureté de vos enfants, contre l’ignoble armée du vice, que la faiblesse sociale encourage. Elle grossit dans des proportions effrayantes, cette armée du meurtre, du viol et du vol. Un humanitarisme malsain l’entoure de bienveillance, de sophismes indulgents, de sollicitude. Elle est monstrueuse d’adolescence, prenant ses recrues au sortir de l’école. Braves gens de Theuville, elle a mis le pied sur notre sol. Louisette Barbery est morte assassinée. Jurons à nous-mêmes qu’un si honteux malheur ne nous atteindra plus. Soyons, s’il le faut, la seule commune de France qui fasse sa police, et, au besoin, sa justice, elle-même. Moi, votre maire, je prends la responsabilité entière du langage que je vous tiens ici. Notre seule attitude fera hésiter, je vous en réponds, les égorgeurs et les satyres. Mais si l’un d’eux se risque quand même à Theuville, je vous adjure de ne pas l’en laisser sortir vivant!»
Des clameurs ardentes montèrent autour de la mairie, dans cette cour où la population, pressée, tassée, haletante, ne formait plus qu’une masse agglomérée par une seule idée. Les collines toutes proches résonnèrent. Une onde héroïque emplit l’humble vallée. Clément Fontès, étonné de sa propre fièvre, passait un mouchoir sur son front. Qui lui aurait dit, au début, qu’il s’échaufferait ainsi, de cette chaleur concentrée, mais étrangement communicative, émanant des hommes qu’on n’a jamais vus s’émouvoir ni se livrer? Son auditoire avait suivi sur ses traits, dans son accent, dans ses gestes, sobres mais impressionnants, l’emportement accru de sa conviction profonde. Et tous en demeuraient pénétrés.
Sur-le-champ, dès qu’il se tut, des jeunes gens bondirent au haut des quelques marches, l’entourèrent. Il y avait l’athlétique terrassier aux cheveux d’enfant, le fils du serrurier et celui du maître d’école, les quatre aînés du savetier Trapet, qui, tout chétif qu’il fût, possédait une ribambelle de rejetons, tous beaux comme l’avait été leur mère. Ces garçons, et bien d’autres, s’offraient pour constituer l’espèce de garde villageoise dont le maire avait conçu l’idée, et qui leur paraissait une invention splendide. On aurait des pistolets, des carabines. On s’exercerait le dimanche. Déjà ils promettaient de faire des rondes la nuit, de poser des sentinelles autour des maisons trop isolées. Et maintenant c’était à qui réclamerait l’honneur de monter la garde au Manoir.
«Pour eux,» se dit Clément, «c’est un jeu martial. Tant mieux! Profitons de leurs bonnes dispositions.»
Il choisit deux des meilleurs sujets, et leur donna rendez-vous pour la fin de l’après-midi, à l’heure où cesse le travail. Il irait lui-même les présenter à Mme Ausserand, qu’il avait prévenue. Elle aménageait une pièce, avec des couchettes sommaires, au rez-de-chaussée du Manoir, pour y établir son «poste municipal».
Un mot que Fontès aussi avait trouvé, en expliquant à ces dames. Préjugeant de l’avenir, il leur avait présenté cela comme une organisation nouvelle, dépendante de la mairie, et payée sur les fonds de la commune. En réalité, c’est lui qui débourserait la gratification nécessaire. Dépense heureuse, puisque Mme Ausserand n’emmènerait pas Xavière loin de Theuville, et puisqu’il n’y aurait plus désormais de pierres descellées à la muraille du parc, ni de lambeaux de vêtements masculins pris aux arbustes, sous la fenêtre de la jeune fille.