—Qu’elles réparent leurs murs! Ça donnera du travail aux camarades,» jeta le maître maçon.
—«Elles peuvent bien se payer un garde,» grommela un autre.
Encore une fois la voix de Fontès captiva l’attention.
—«Mes amis, je vous ai signalé le Manoir parce qu’il est là-haut, presque dans les bois, habité par deux femmes seules, avec une petite servante et un vieux jardinier sourd. Mais ne croyez pas, de ma part, à une espèce de solidarité bourgeoise. Ma pensée est d’assurer la sécurité de tous ceux que leur isolement, leur âge, leur faiblesse, exposent à des entreprises criminelles. Vous en avez d’autres que les dames Ausserand. Le vieux ménage Garbière, dont l’homme est paralysé, là-bas sur le chemin de Bréançon, réclame aussi une assistance virile. Leur pauvre masure a été attaquée une fois, rappelez-vous. Si la vaillante maman Garbière n’avait pas tiré un coup de fusil par la lucarne du grenier, qui sait ce qui serait arrivé? Écoutez. Mon projet, le voici, tel que je le soumettrai au conseil municipal: fonder une sorte de milice locale, composée de braves gens de bonne volonté, dont les services seront payés—soit par ceux qui les réclameront, s’ils ont le moyen, soit grâce à un crédit spécial, que la commune trouvera ...»
Des exclamations satisfaites accueillirent ces mots. Si l’on était payé, à la bonne heure! Les centimes additionnels semblaient douteux, lointains, répartis sur tant de monde! Tandis que le bénéfice facile miroitait aux yeux.
—«Plusieurs d’entre vous font partie du corps des pompiers, pour nous défendre contre le feu. Eh bien, plusieurs aussi s’enrôleront volontiers, j’en suis sûr, dans cet autre corps d’élite, que j’organiserai pour garantir notre pays contre la sauvagerie du pillage et de l’assassinat.»
Des applaudissements partirent. La jeunesse de Theuville frémissait. De bonnes figures rondes de garçons, où la moustache pointait à peine, des visages de fraîche virilité, qui gardaient encore l’empreinte militaire, apportée naguère du régiment, approuvaient d’un crâne sourire.
—«Cette milice aura des armes à elle,» annonçait Fontès. «En attendant l’organisation définitive, je m’engage à fournir, moi, à mes frais, un revolver et des cartouches à chacun de ceux qui voudront veiller sur le Manoir, sur la maison des vieux Garbière, partout où il y aura ...
—«C’est permis, ça? les revolvers?» interrompit une voix inquiète.
—«J’en fais mon affaire,» déclara Fontès avec autorité. «Écoutez cette histoire,» ajouta-t-il, sa gravité détendue, souriant à l’avance de l’effet, sûr. «Le 13 juillet dernier, un nommé François Hénaff, ancien soldat du 22e colonial, fut assassiné par des apaches, à Grenelle. Huit jours avant, des agents lui avaient confisqué son revolver. Et six semaines plus tard, le tribunal correctionnel, à la requête du Parquet—requête qu’on n’avait pas songé à retirer—condamnait par défaut François Hénaff, pour port d’armes prohibé. Or il était mort sous les coups des bandits, désarmé au nom de la loi, qui lui avait ainsi ôté le moyen de se défendre.