Mlle Chopette Miroir prononça ces paroles, aussitôt que sa camériste eut quitté le boudoir sur un ordre ainsi formulé:

—«Décampe, lambine. Je n’ai plus besoin de toi. Et si tu colles ton oreille à la porte, gare!... Une autre séance de multiflora!...

—Procédons par ordre,» dit celui qu’elle avait appelé «vieux Chacal». «Avant de nous occuper des perles, expliquez ce qu’est une «séance de multiflora»?

La belle fille fut prise d’un fou rire. Elle possédait—chose rare chez les hasardeuses personnes de sa catégorie, dont le rire est professionnel—une gaieté sincère. Elle n’avait pas eu le temps d’en épuiser la source, jaillie d’une santé rustique, solide, d’un estomac à la hauteur de sa gourmandise, et de ce qu’on appelait dans son milieu «une fameuse veine»—une veine qui, par de rapides étapes, la faisait, à vingt-quatre ans, la maîtresse de Ferdinand Crapart.

Elle riait donc, d’un rire jeune, contagieux, et, d’ailleurs, vulgaire,—mais pas trop. Si Chopette,—ainsi surnommée à cause de ses mirifiques «chopins» (un autre vocable de son monde), avait des extrémités lourdes, rougeaudes, où se marquait son origine paysanne, elle offrait, d’autre part, un type supérieur, rappelant le séjour, dans cette Picardie où elle était née, des superbes Espagnols, compagnons du duc d’Albe, dont l’un d’eux, certes, par quelque mystérieuse transmission atavique, lui avait légué ses yeux de velours aux longs cils d’ombre dans un teint mat, sa somptueuse chevelure, dont les ondes noires pouvaient envelopper tout son corps, fait comme les plus beaux de l’Andalousie, avec des hanches mobiles, voluptueuses, sous une ceinture étroite, et d’admirables épaules,—que, peut-être, l’embonpoint menaçait.

Cette créature, qui aurait pu se donner des allures de déesse, exagérait des façons de gavroche. Pour ce qu’elle souhaitait de la vie, cela valait mieux. Le contraste entre son visage de Junon et sa mentalité de voyou produisait sur les hommes l’effet le plus excitant. Mais tout, en elle, suggérait le désir. Sa chair et son âme recélaient, à la mesure exacte, sans excès d’ailleurs, cette dose de bassesse et d’animalité indispensable à la beauté féminine pour déterminer les grands esclavages sensuels.

—«Ne riez pas comme cela,» lui dit son visiteur. «Ou je ne réponds plus de moi!... Je vais mordre cette épaule ...

—Vous avez donc un râtelier neuf?» interrompit-elle cruellement.

Le marquis Pascal de Theuville,—ce vieillard qu’elle appelait «Chacal», par une stupide assonance avec le nom de baptême,—eut la lâcheté de sourire, en la traitant plaisamment de «petite rosse». Elle aurait pu lui en débiter,—et elle ne s’en privait guère,—de bien pires, sans qu’il se fâchât. Pour ce Parisien usé, l’atmosphère où le faisait vivre un Crapart et une Chopette Miroir, c’était celle d’une patrie, pestilentielle mais adorée, hors de laquelle il ne pourrait plus que végéter et mourir.

Eux, avaient besoin de son titre parmi leur luxe. Un vrai marquis!... De domestiquer son parasitisme, de le traîner partout avec eux, cela leur donnait une jouissance d’orgueil intime, et cela leur était utile. Leur valeur—celle de Chopette, comme parvenue de la galanterie, celle de Crapart, comme parvenu de la fortune et du monde (ce qu’il appelait le monde!)—s’en trouvait rehaussée. D’ailleurs l’inventeur du «Glaçon» se faisait le disciple—sans en convenir—de ce personnage de race, pour la science de l’élégance, qui lui était fermée. Affectant de blaguer Theuville, et tout ce qui était vieux jeu, drapeau blanc, perruque poudrée, talon rouge,—il subissait sa suggestion. C’est par lui qu’il avait connu les frères Fontès: le plus jeune, comme camarade de fête, l’autre, comme architecte. En l’absence totale, dont il souffrait, de relations avec ce milieu indécis, mêlé, mais prestigieux, qu’on appelle le Tout-Paris, l’aristocratie réelle du marquis Pascal, la désinvolture de Jacques, dont la jeunesse fringante se faufilait un peu partout, qui savait mettre un nom sur tous les visages et faire croire à de flatteuses amitiés, éblouissaient Ferdinand Crapard.