—Elle peut penser à lui, s'écria vivement madame Duriez. Jamais elle ne l'épousera tant que son père et moi serons de ce monde!

Émile se précipita vers sa sœur et mit ses deux bras autour d'elle; il était temps, elle venait de s'évanouir. Ce ne fut pas sans peine qu'on parvint à lui faire reprendre connaissance au bout d'une demi-heure. Ses parents, doublement inquiets et affligés, l'entourèrent des plus tendres soins. On évita toute allusion à la cause de sa défaillance; pendant plusieurs jours on ne la contraignit pas de se rendre à des bals où le prince était invité. Mais la pauvre enfant commença à se sentir bien seule et bien malheureuse et à regarder vers l'avenir avec angoisse.

Tandis qu'elle se demandait, le cœur serré, ce que René était devenu, et pourquoi son absence et son silence se prolongeaient aussi longtemps, madame de Saint-Villiers, qui avait reçu la visite d'Alphonse, cherchait de quelle façon elle allait s'y prendre pour se rapprocher de la famille Duriez.

La vieille marquise n'avait jamais, ni dans son amour, ni dans sa pensée, séparé René de Gabrielle. Sa filleule et son neveu!... Dieu! la certitude qu'elle allait les revoir et les presser ensemble sur son cœur: y avait-il encore un sentiment de rigueur ou d'orgueil qui pût tenir contre cela?

Elle reçut de René une lettre qu'elle baigna de larmes de joie. Elle y vit une reconnaissance profonde pour sa bonté; elle y retrouva toute la tendresse et toute la grâce de l'enfant sensible et charmant, et, en même temps, elle y découvrit ce qu'elle n'avait pas connu dans son neveu, l'énergie et la force de l'homme fait. Elle se sentit comme dominée par la révélation de ce beau caractère.—Ah! s'écria-t-elle, avec un mouvement de fierté passionnée, il peut renier son nom, il ne démentira pas le sang de sa race!

René appartenait à la noble race de ceux qui s'inclinent devant la puissance de la vérité et celle de l'amour.

Madame de Saint-Villiers lui écrivit à son tour. Probablement qu'elle lui révéla cette fameuse condition dont elle avait parlé au vicomte de Linières. Le fait est qu'après la réponse de René, la réconciliation était complète, et le retour du jeune homme fixé aux premiers jours du mois de juillet.

Cependant madame de Saint-Villiers n'avait pas encore revu la famille de sa filleule. Il lui en coûtait beaucoup de faire les premières avances à ces bourgeois. Ah! s'il n'y avait eu que Gabrielle toute seule! Mon Dieu! combien le cas était embarrassant. Il n'entrait pourtant pas dans sa pensée qu'elle ne dût être accueillie avec gratitude et avec joie.

Un jour, elle fit atteler pour se rendre rue des Petites-Écuries, et, quand le valet de pied eut refermé la portière et relevé le marchepied, elle lui cria: Au Bois! Une autre fois, elle commença une lettre à madame Duriez, et, après avoir tracé ce mot «Madame» et réfléchi pendant un instant, elle écrivit à sa couturière d'avoir à passer chez elle, le lendemain avant midi, et d'apporter des échantillons de velours pour un manteau.

Il arriva cependant un matin que la marquise n'y tint plus. Ce matin-là, elle courut à son secrétaire, prit une plume et une feuille de papier à lettres, sourit au portrait de René qu'elle avait remis elle-même à sa place, et écrivit rapidement ce qui suit: