Lorsqu'elle rentra chez ses parents, tous les deux se trouvaient absents. Elle ne songea pas à se plaindre d'un moment de solitude, et passa le reste de l'après-midi au milieu des rêves les plus enchanteurs. Deux ans d'attente et d'anxiété étaient amplement rachetés par le bonheur qu'elle éprouvait, et d'ailleurs elle oubliait ses luttes et ses larmes dans la pensée que René avait, lui aussi, beaucoup souffert.
Dans la soirée, elle attendit que son frère eût quitté la maison, comme c'était l'habitude de celui-ci après le dîner, puis elle pria ses parents de vouloir bien lui prêter un moment d'attention.
M. et madame Duriez étaient tout prêts à l'écouter, car ils n'ignoraient pas que leur fille avait ce jour même rendu visite à la marquise de Saint-Villiers. Ils échangèrent un coup d'œil pour s'encourager l'un l'autre à rester fermes, ou plutôt M. Duriez subit le coup d'œil redoutable de sa femme, puis ils donnèrent la parole à la jeune fille.
—Madame de Saint-Villiers a désiré me revoir, dit celle-ci, parce qu'elle s'est réconciliée avec son neveu...
Elle hésita, espérant une question, un mot; ne rencontrant qu'un silence glacial, elle continua d'une voix basse, rapide et décidée:
—Elle sait bien que le sort de René et le mien ne peuvent pas être séparés.
—Pas être séparés! répéta madame Duriez avec explosion. Mais ils n'ont jamais été réunis, que je sache.
—Ah! chère maman, mon père vous dira que depuis deux ans M. Laverdie travaille courageusement à conquérir ma main, et à effacer jusqu'aux moindres traces d'une jeunesse un peu légère.
Madame Duriez se tourna lentement et majestueusement vers son mari; son visage un peu gras, régulier de traits, assez beau, était soudain devenu tout blanc; des larmes de colère brillaient dans ses yeux.
—Vous saviez cela, monsieur Duriez? dit-elle en appuyant sur chaque syllabe avec une énergie de fâcheux augure.